Une heure. Il a une heure de retard. On avait pourtant prévu de se voir aujourd’hui à quinze heures. Qu’est-ce qu’il fait ? Où il est ? Pourquoi est-ce qu’il n’est pas là avec moi ? On ne se voit jamais, pourquoi est-ce qu’il est en retard comme ça ? Moi, je suis là depuis une heure et demie, au cas où il aurait été en avance, pour ne pas le faire attendre… Je me suis peut-être trompée d’heure, trompée de jour, comme l’autre fois. C’est peut-être lui qui m’a attendue à un autre moment, un autre jour, il a dû attendre des heures et il est parti, furieux. C’est pour ça qu’il ne répond pas quand j’essaie de le joindre ! Il m’en veut ! Je ne peux pas attendre comme ça, sans rien avoir à me mettre sous la dent, à angoisser dans le vide… Je vais regarder ce qu’on s’était dit.

Foutus téléphones, on n’y comprend rien! J’ai l’impression d’être dans le noir. Ah! Non. Je suis bien au bon endroit au bon moment. Enfin, au bon moment… Il est passé depuis longtemps le bon moment ! Le bon moment, d’ailleurs, c’est quand on vient à l’heure dite. On ne s’est pas dit « vers quinze heures » mais « à quinze heures » ! Qu’est-ce qu’il fait ?

Il a dû avoir un problème. S’il ne lui était rien arrivé il serait là depuis longtemps, depuis une heure, même. Il a dû lui arriver quelque chose pour qu’il ne soit pas là.

Un accident.

Il a dû lui arriver un accident sur la route, un chauffard lui est rentré dedans et l’a coupé en deux.

Il est mort.

Non. Il prend le bus pour venir en ville, vu qu’il trouve que les parkings c’est du volé. Donc pour le chauffard c’est impossible. Enfin… Si, c’est possible.

Il a très bien pu se faire renverser par une voiture.

C’est ça, il a traversé la route depuis l’avant du bus, le chauffeur ne l’a pas vu et il l’a écrabouillé, lui qui disait toujours qu’il préférait être écrasé par une Rolls qu’une Renault… Il s’est fait écraser par une vieille Renault rouillée, il est mort, il est crevé et je n’ai eu le temps que pour des conneries, je n’ai jamais rien dit d’important et je n’ai jamais écouté ce qu’il avait à me dire, j’ai parlé, j’ai parlé, j’ai parlé pour ne rien dire, j’ai parlé en essayant de montrer par indices ce que je lui ai toujours caché, j’ai parlé sans l’écouter, il avait tellement à dire encore et il est mort ; sa bouche est entrouverte, sa tête est sur le goudron, sa bouche morte ne pourra plus jamais m’embrasser et elle ne dira plus jamais rien parce qu’il est mort. Qu’est-ce que je vais devenir, sans lui ? Je ne me voyais pas sans lui, je ne sais pas quoi faire, je ne veux pas me réveiller dans une maison vide et me souvenir qu’il ne viendra plus jamais me voir, et lui il est seul, entouré d’étrangers, les côtes cassés, la rate éclatée, le poumon droit perforé, la jambe droite disloquée et le bras gauche arraché, du sang partout, sa maison vide à lui c’est la route où la voiture l’a écrasé. Peut-être qu’il a pensé à moi, peut-être qu’il s’est dit qu’il allait être en retard pour le thé et dans son dernier souffle, entre deux quintes de toux, peut-être qu’il s’est dit qu’il ne voulait pas mourir et il a dit mon nom comme pour que je vienne le sauver. C’est ça, c’est pour ça que je frissonne tout d’un coup. Je vais recevoir un appel d’un numéro que je ne connaîtrai pas, je vais décrocher avec l’espoir que ce soit lui, qu’il aille bien, qu’il soit juste en retard et je ferai semblant d’être énervée en décrochant parce qu’il abuse de me faire peur comme ça, mais une voix différente de la sienne m’annoncera qu’il est à l’hôpital, qu’on ne peut rien me dire sur son état, qu’on m’attend et ça va être tout et moi je serai là, en état de choc, assise sur cette chaise, une larme va couler sur ma joue, une seule larme, et le serveur va venir me voir parce qu’il aura repéré ma détresse, on voit qu’il a l’œil ouvert sur tout, il va me demander si ça va et je ne pourrai pas m’en empêcher, les sanglots m’empêcheront de répondre, et lui il sera bouleversé ; quand les larmes se seront arrêtées, ou du moins qu’elles seront en pause, je lui dirai que l’amour de ma vie vient de mourir, que je dois aller à l’hôpital mais que le choc me paralyse, il posera sa main sur la mienne et il essaiera de me calmer, mais on ne peut pas se calmer quand on reçoit une nouvelle pareille, alors je lui sourirai, le visage imperceptiblement bouleversé par la douleur et, digne, je dirai que je dois faire face aux épreuves de la vie, je paierai et je partirai, tragique, la mort dans l’âme, drapée dans la douleur comme une sainte qui…

— Désolé du retard, maman, j’avais oublié l’heure !
— C’est… C’est à cette heure-ci que tu arrives ? Un jour tu vas finir par me tuer d’inquiétude ! Et ton téléphone, il te sert à quoi ? Assassin ! Fils indigne ! Je me suis rendue malade rien qu’à l’idée qu’il puisse t’être arrivé quelque chose, tu sais que je suis inquiète, tu le sais ! Ah! Si tu pouvais entendre mon cœur, tu saurais que j’ai failli mourir sur cette chaise, et devant tout le monde en plus ! Ah ! Mon fils ! Ma joie ! La prunelle de mes yeux ! Ne me fais plus jamais ça, c’est criminel de faire ça à une mère et à moi encore plus ! Faites des enfants, faites-les, ça ne donne que des soucis ! Ah, j’aurai pu mourir, embrasse-moi, encore, allez stop enfin, arrête, mon petit loup, arrête, tu me fais tellement rire, va plutôt demander du sucre au serveur, sans vouloir te commander bien sûr, ça fait une éternité que je lui fais signe et lui il ne voit rien, il a les yeux vissés sur la table du fond alors qu’on sait tous que ça ne sert à rien, c’est pas possible des gens comme ça… Un jour vous me tuerez, tous autant que vous êtes !

Un article par

Maxime Pierluisi
Maxime Pierluisi
Glandeur à temps partiel, génie à plein temps. Aime passionnément David Bowie, Marcel Proust et les avocats.