[PAUSE CLOPE]

On ne peut pas faire grand-chose de plus, de toute façon. A ce stade, on a beau regarder en soi pour se trouver, je crois qu’on ne peut plus savoir à quoi on ressemble. C’est l’autre qui définit ce qu’on est au final, sans qu’on sache vraiment pourquoi, sans qu’on sache qui l’a défini lui, d’ailleurs. Qui a commencé à dire « tu es comme ça » et pourquoi est-ce qu’on l’a cru ? Qu’on le veuille ou non, on ne pourra pas se défaire du regard de l’autre. A part peut-être si on devient ermite…

On peut devenir conscient de l’emprise d’autrui, mais on ne peut pas faire grand-chose de plus. J’ai jamais été très impliqué dans quoi que ce soit de toute façon, alors ça… Toujours entre les deux dans une sorte de rêverie, une indifférence froide souvent due à de divers états seconds de la pensée. Ça m’est arrivé très souvent, c’est comme une myopie. J’ai passé ma vie alité la plupart du temps : soit malade, coupé du monde, inepte à l’action et inapte à la réflexion, soit cloîtré par choix. C’est souvent de la fenêtre de ma chambre que je voyais le monde, et encore… C’est exactement la même chose aujourd’hui, mais je tiens mes volets fermés pour que les voisins d’en face ne me voient pas. Entre temps, je travaille. Est-ce que ça veut dire quelque chose, cette volonté de me cacher chez moi ? Ça a toujours été comme ça, peu importe où j’ai habité. J’ai l’impression d’être le seul dénominateur commun entre toutes ces chambres dans lesquelles j’ai dormi. Au gré des déménagements, parmi les meubles, au fil du temps : moi, allongé. Mes chambres et mes lits :

  • ont perdu leurs barreaux un peu avant la perte des dents de lait, puis ont commencé à grandir avec moi jusqu’à prendre des dimensions normales pour un adulte
  • ont été superposés, en mezzanine, en métal, en bois, en matelas par terre
  • recouverts de peluches et de magazines, puis vides, puis recouverts de cendriers et de livres, de papiers, d’amis et d’ordinateurs, d’amants
  • une place, puis double, clic-clac, puis simple à nouveau
  • repaire d’un seul, puis parfois même accompagné de personnes plus ou moins désirées
  • six coussins, puis aucun après un mois de yoga, puis deux quand j’ai arrêté
  • assis, allongé, les pieds contre le mur si la hauteur le permet
  • d’abord lieu du sommeil puis lieu des insomnies
  • refuge où la couverture protège des monstres, puis refuge contre soi-même
  • nuit enfiévrées de peurs enfantines, nuits enfiévrées de peurs d’adulte qui cachent toujours la même chose
  • lieu de lecture privilégié, de J’aime lire à Marcel Proust
  • lieu d’évitement du réel ; à la base : lieu de repos
  • murs blancs, murs recouverts d’affiches, jaunis par le tabac que j’essuie avec une éponge, sur lesquels je teste mon Crayola rouge et qui me valent ma première punition
  • musique pour couvrir les discussions des adultes du salon, musique pour faire réagir les adultes du salon, musique pour être seul, musique pour couvrir le silence des pensées trop fortes, musique pour couvrir les ébats, musique pour le plaisir, musique pour ne pas être trop seul, musique pour ne plus rien entendre
  • chambre seul, chambre partagée, chambre séparée, chambre de studio fusionnée avec un salon et une cuisine

Et ça pourrait continuer comme ça encore très longtemps. Tout a changé, je suis le seul à être resté le même. C’est naïf de croire qu’on change, que le Moi de 1995, de 2005 ou de 2015 a évolué, qu’il n’arrive plus à savoir qui il était. C’est naïf et facile : la mémoire paraît traître mais elle est infaillible, et tout le monde le sait. Le plus dur ce n’est pas de se souvenir ou de faire un saut dans le temps… Le plus dur c’est de trier. Souvenirs futiles d’un côté, souvenirs utiles de l’autre. Faire le tri des souvenirs comme on fait le tri des ordures, puis recycler. La masse d’informations mise à notre disposition sur le net ne permet plus d’oublier ni l’air du temps passé ni ce que nous avons été. En somme, je n’ai rien vécu mais je me souviens de tout : Margo Lion a inspiré Marlene pour L’Ange Bleu, j’ai regardé Caligari pour la première fois il y a un an jour pour jour, le père de Marvin Gaye a été acquitté, j’ai treize ans je souris je me crois beau je porte un t-shirt rouge sur le skyblog de Josépha qu’elle ne peut plus supprimer parce qu’elle a oublié le mot de passe, Reynaldo Hahn surnommait Marcel Proust « mon poney », j’ai conservé quelque part dans mon ordinateur une lettre d’insulte à mon banquier qui m’a répondu très gentiment et une longue lettre d’amour à mon ex qui m’a insulté, Tumblr me fournit des photographies et des informations sur le cinéma Hollywoodien des années trente dont tout le monde se fout, Norma Shearer et Irving Thalberg, Anna May Wong, injuste !, le Freedom of Information Act me permet de savoir que c’est bien ce salaud de Hoover qui a œuvré pour la ruine de Jean Seberg, Justine va avoir un fils, celui de Sabine est allergique aux fruits à coques, Marine est devenue mon amie sur facebook mais je l’ignore quand je la croise, mes aïeux américains étaient millionnaires à New-York et l’une d’entre eux a même tenu un salon où se rendaient Yeats, Yeats ou Keats ?, je mélange toujours, non, Yeats, Yeats et Isadora Duncan, l’écharpe d’Isadora Duncan, l’autobiographie d’Isadora Duncan en anglais pour dix dollars, en roumain si je veux, gratuit si je le pirate, à la fin du XIXe siècle un autre aïeul a pillé une église pour une raison inconnue, des trois enfants de mes arrière-grands-parents seules les sœurs de mon grand-père sont encore en vie, Suzanne se casse les os en marchant et Antoinette est aveugle, du côté de mon père toutes les femmes atteignent les 90 ans, les hommes meurent dans la moyenne d’âge nationale, Carole Lombard est morte jeune, ma grand-mère maternelle aussi, René Crevel s’est suicidé, Prière d’incinérer, dégoût,  I don’t think two people could have been happier than we have been, derniers mots de Tallulah Bankhead : « Codéïne… Bourbon. », Petula Clark est la première blanche à avoir touché un noir à la télévision américaine lorsqu’elle a pris le bras de Harry Belafonte pendant le Petula Show, scandale !, Sandie Shaw a dit que Johnny Marr avait perdu son temps avec Morrissey, Morrissey la déteste mais Morrissey déteste tout le monde, Clémentine va courir le marathon de Paris mais en attendant elle part à Pekin, des rumeurs sur Gary Cooper.

Ma chambre a perdu meubles et fenêtres, murs et plafonds, odeur et fraîcheur : ma chambre est un écran d’ordinateur 16″ et j’y suis attiré comme un affamé, c’est là où je m’allonge à présent. J’ai accès à tout immédiatement et je m’abreuve d’informations que je le veuille ou non. Aucune image ne disparaîtra jamais. Ni cette photo de Françoise Hardy qui pose pour Jean-Marie Périer à côté du buste de Dora Maar à Saint-Germain-des-Prés en 1962, ni cette photo où je me trouve gros. La vraie question est : est-ce que ça intéressera quelqu’un ? Non. Tous les souvenirs ne se valent pas, certains sont inaptes et ineptes et personne ne pourra rien faire avec.

Il y a une boîte chez ma grand-mère qui est remplie de portraits d’hommes et de femmes de la famille dont personne ne se souvient et ça ne nous fait ni chaud ni froid, on finira par les jeter. Nous aussi, on nous jettera. C’est peut-être ça qui arrive si on se refuse au regard d’autrui, si on devient ermite : personne ne sait qui on est et avec le temps on disparaît dans l’indifférence la plus froide. Et qui sait ? Peut-être qu’on resurgira après notre mort sous forme de données sur internet ! C’est peut-être le moment d’écrire l’évangile 2.0…

[FIN DE LA PAUSE CLOPE]

Un article par

Maxime Pierluisi
Maxime Pierluisi
Glandeur à temps partiel, génie à plein temps. Aime passionnément David Bowie, Marcel Proust et les avocats.