— J’ai tellement perdu de temps à rêver… Quand j’y pense, ça me donne presque envie de pleurer. Parfois j’en ris. Je me sens immense et ridicule, la hauteur que j’ai prise m’empêche d’observer les détails. Je vois tout de manière tellement claire, le reste m’importe peu à vrai dire : j’ai tout compris mais je ne peux pas l’expliquer. Si j’essaie avec des mots, ça n’a aucun sens. Je pense vite, trop vite, je sais ce que les autres vont dire avant même qu’ils finissent leurs phrases. Je prends leur idée au vol et je sais où ils vont aller, qu’ils sont lents! Alors je finis leurs phrases avant eux et je réponds immédiatement parce qu’ils n’attendent que ça de toute façon, ma réponse. Bien sûr, il y a des choses auxquelles je n’ai jamais réfléchi. Alors là j’écoute, j’absorbe et je ne rends rien. Je garde ces idées nouvelles en moi et je les mets dans une sorte de stase si elles ne me semblent pas utilisables sur l’instant, je les range dans le désordre, elles s’entassent et s’empilent et parfois se fondent pour donner une couleur nouvelle à ma pensée. Mon cerveau est en perpétuelle évolution, il bouge, il se transforme par vagues successives : j’apprends sans cesse, je mute sans répit, je m’oriente vers ce que j’ignore pour le conquérir et le faire mien. Ce que j’emprisonne, je ne le laisse jamais sortir et je fais en sorte de l’observer comme un animal sauvage, jusqu’à ce que j’en fasse une chose mienne.
— Quoi par exemple?
— Tout et rien, je ne saurais pas quoi vous répondre. Des détails. Je ne fixe mon attention sur rien, vous voyez, donc je vois tout par bribes, par éclats d’instants, de couleur, d’autres choses… Ces détails-là, je les vole et je prétends qu’ils sont sortis de mon imagination. La belle blague, l’imagination! L’imagination ça n’existe pas. L’imagination c’est un vol organisé, un casse qui réussit!
— C’est la deuxième fois que vous parlez de couleur… Qu’est-ce que c’est la couleur, pour vous?
— Je ne sais pas. ll faudrait que je puisse en parler plus longuement, mais vous n’aurez jamais la place pour tout ça dans votre article. Et, de toute façon, mon avis n’a aucun intérêt.
— Je ne suis pas d’accord, vos admirateurs…
— Si ce que vous appelez mes admirateurs sont assez bêtes pour ne pas réfléchir par eux-mêmes, je préfère qu’ils aillent admirer quelqu’un d’autre. Je n’ai pas de temps à perdre pour ces choses-là et eux non plus. S’ils veulent mon avis, ils n’ont qu’à comprendre ce que je produis, et s’il n’y arrivent pas…
— Vous êtes dur envers ceux qui vous soutiennent depuis tant d’années…
— Je n’ai pas besoin d’être tendre envers eux, je n’ai besoin du soutien de personne. J’ai beau avoir l’âge que j’ai, je tiens toujours fermement sur mes deux jambes! Et quant à un quelconque soutien financier, je suis aussi tributaire de mes lecteurs que vous ne l’êtes. Est-ce que cette relation de dépendance vous pousse à la flagornerie, vous? Si c’est le cas, vous n’êtes pas fait pour le métier que vous tentez d’exercer. Et encore! Vous êtes là pour rapporter des propos, dire ce qui vous semble être la réalité… Vous vous devez d’être honnête envers votre lectorat! Moi, non. Je pourrais mentir, ou ne rien dire, ça ne changerait rien : je ne suis pas un copiste des faits.
— Vous vous contredisez, non?
— C’est possible, mais j’ai le droit. J’ai tous les droits parce que ma parole n’influence personne. Vous n’avez malheureusement pas cette chance…
— Je pense que vous vous trompez en sous-estimant votre influence.
— Je n’influence rien, monsieur, mon travail consiste à mâcher tout ce que tout le monde sait déjà pour lui donner une nouvelle forme. C’est très sale comme métaphore…
— Donc pour vous, vous n’avez rien influencé?
— Rien. Et ce n’est pas mon rôle. Et ce n’est pas dans mon intérêt. En revanche, si j’ai pu révéler quelque chose de nouveau une fois ou deux, j’en suis très fier. Le reste m’importe peu.
— L’argent?
— J’en ai assez pour résister à la tentation d’en avoir plus.
— Si je comprends bien, vous êtes parfait.
— Parfait. Ce mot n’a aucun sens… Qu’est-ce que vous voulez dire par là? Soyez plus précis.
— Je veux dire que vous faites de vous un portrait flatteur. Je vous pose la question différemment : avez-vous des défauts?
Aucun. Pourtant, paradoxalement, je suis en dessous de tout. Quelle question, quand même! Bien sûr que j’ai des défauts, pauvre petit!
— Je ne vous suis plus…
— Ca ne m’étonne pas.
— Pardon?
— Je n’arrive pas à me suivre, je suis même derrière moi-même! Comment le pourriez-vous?
— Je…
— Vous ne savez plus quoi dire, avouez!
— Si!
— Ecoutez, vous êtes bien gentil et je crois même que je vous aime bien, ne prenez pas ça contre vous, mais je n’ai pas de temps à perdre avec des gens qui ne comprennent rien à rien. Je vais vous mâcher le travail, voilà ce que vous mettrez en tête d’article : « Je déteste les journalistes, et mes admirateurs sont tous des cons! » Ca vous fera vendre du papier.
— Eh bien moi je vais vous dire, puisqu’on en est à se balancer des saloperies : vous vous gâchez à vouloir à tout prix passer pour un génie cynique. Le cynisme, c’est l’arme des faibles! Tout ce que vous arrivez à faire, c’est à porter l’attention sur vous au lieu de faire parler de vos livres, et je vais vous dire franchement : vous êtes meilleur écrivain qu’être humain! Quant au titre de mon article, le voilà :  « Les vieux écrivains qui se la racontent alors qu’ils sont plus ce qu’ils ont été, faudrait les vider! »

Profitant de son avantage physique sur le vieillard, le journaliste se leva avant lui et partit comme une furie, bousculant Louis entre la table 6 et la table 7. Louis l’insulta grassement. Le vieux, hébété, reprit ses esprits et s’énerva à son tour.

— Le salopard! En plus il m’a planté un clou! Il n’a pas payé sa bière! La prochaine fois qu’un journaliste s’approche de moi, je lui crache dessus! Marie, vous avez vu ça? Qu’est-ce qu’il a dit? Ah! Il a bien raison le vieux Simon, je le reconnais bien là, si on était encore jeunes on lui aurait massacré sa gueule!

Un article par

Maxime Pierluisi
Maxime Pierluisi
Glandeur à temps partiel, génie à plein temps. Aime passionnément David Bowie, Marcel Proust et les avocats.