— Je vais prendre un café, Marie.
— Je t’ai déjà dit que si tu en veux un, tu t’en fais un et on le note pas…
— C’est pas pour moi.
— Me dis pas que c’est encore pour la 17!
— Si.
— Tu vas arrêter d’offrir des cafés à la folle du fond? Ça rime à quoi?
— J’aime pas quand tu l’appelles comme ça… « Folle », c’est une expression dégueulasse.
— C’est une folle, je vois pas pourquoi je l’appellerais autrement, Louis! Et tu sais très bien pourquoi.
— Bah moi je trouve pas. Et même si c’était vrai, t’aurais rien à dire là-dessus. Ça te regarde?
— Ça me regarde parce que je t’aime bien et que je vois que tout ça va t’apporter que des problèmes.
— Mais qu’est-ce que tu en sais?
— Ah, c’est vrai. Moi je suis stupide. Je n’ai pas fait d’études, je suis vieille et je suis grosse donc je peux pas connaître les choses de la vie.
— T’arriveras pas à me faire culpabiliser, ma grosse!
— C’est pas le but. En tout cas quand tu viendras pleurer sur mon épaule je te le dirai : « Je t’avais prévenu, mon tout petit! »
— Tu peux être sûre que tu seras bien la dernière personne chez qui j’irai pleurer.
— Bon, alors puisque mon avis ne compte pas… On va demander à Monsieur Arthur! Il va te dire ce qu’il en pense vraiment! C’est un type formidable.
— Non mais j’ai pas forcément envie que tu racontes ma vie à tout le monde…
— Oui, oui… Monsieur Arthur! Venez voir deux secondes!

Le vieil homme s’approcha, les sourcils froncés.

— Si c’est pour que je paie la consommation de ce rat fumant de journaliste, vous pouvez toujours courir, Marie.
— Mais non! Quelle idée! En plus vous savez bien qu’on ne vous fait jamais payer, alors je ne vois pas pourquoi vous dites ça…
— C’est ce qu’on dit… Moi je les connais ces nouveaux patrons! Oh, je ne les ai jamais rencontrés bien sûr, je ne dois pas être assez important pour qu’ils se déplacent…
— Croyez-nous sur parole, il vaut mieux pour vous que vous ne les rencontriez jamais. Trop vulgaires. Pas vrai, Loulou?
— Déjà que vous n’aimez pas grand monde, alors eux…
— Trop vulgaires.
— Bon. De toute façon, si je viens ici c’est pour Marie, Simon et le bon vieux temps.
— Un type formidable, je te l’avais dit! Je viens de lui dire que vous étiez un type formidable.
— On fait de son mieux pour l’être!
— Oh, Monsieur Arthur! Un homme comme vous n’a besoin d’aucun effort pour ça…
— Qu’est-ce qu’il ne faut pas faire pour le commerce, hein Marie?
— Oh, Monsieur Arthur! Ne m’insultez pas, s’il vous plaît!
— Bon, bon… Je vous présente mes excuses. Et sinon, vous m’avez dérangé uniquement pour me flatter?
— Ah oui! J’allais oublier!
— Arrête, Marie, ne le dérange pas pour des conneries pareilles.
— Ça commence bien…
— Alors voilà, je vous explique : le petit Louis, là, mignon comme tout, les joues roses et les yeux en amandes, à croquer, bah voilà qu’il s’est mis en tête de séduire quelqu’un. Mais pas n’importe qui. Vous voyez comme il est joli comme tout? Un bonbon pour les yeux, une brise pour l’esprit, un amour. Regardez comme il rougit, on dirait une adolescente! Il fait son dur et son cynique, mais au fond de son cœur c’est quelqu’un de sensible comme vous et moi. Vous vous rappelez cette nuit-là? Ah, je le vois à vos yeux, Monsieur Arthur, qu’est-ce qu’on avait parlé tous les deux! Bon, avec ce qu’on prenait à l’époque, moi je me souviens plus de grand chose, faut que je vous l’avoue, mais le sentiment de bonheur qu’on avait vécu, ça je ne l’ai jamais oublié!
— Attendez, Marie, ne digressez pas…
— Bon. Oui. Qu’est-ce que je disais, moi? Ah! Louis! Alors voilà, un bijou comme ça, ça veut séduire… La folle du fond! Vous y croyez, vous?
— Qui donc?
— La folle du fond! Là! Au fond! Chaque jour ça vient là et ça ne consomme rien, ça ne parle pas, ça ne rit pas, c’est là! Et lui, frais comme un bouton de rose, sublime, il essaie d’attirer son attention et ça ne marche pas. Moi je lui dis que c’est pas la peine, mais lui, têtu, il insiste!
— Ah, oui! Je vois… C’est un surnom bien étrange, tout de même.
— Dans tes dents, Marie!
— Étrange de quoi? Regardez bien et dites-moi si ça ne mérite pas son surnom, ce truc-là!
— Oui… Bon… C’est un peu extrême, mais je comprends…
— Alors! Tu vois, Loulou? Même Monsieur Arthur il te dit que c’est la pire bêtise que tu puisses faire!
— Moi je trouve qu’il est plutôt d’accord avec moi.
— Mon Loulou, l’amour te rend tellement bête que tu me fais de la peine. Monsieur Arthur est d’accord avec moi!
— C’est juste que tu veux toujours avoir raison, alors tu lui ferais dire n’importe quoi.
— Ah, j’oubliais que moi je suis juste un vieux truc dégonflé, forcément, tu peux le dire tout de suite au lieu de tourner autour du pot!
— Marie, ne dites pas des choses comme ça…
— Mais c’est ce qu’il veut dire! Il veut dire que je suis grosse et laide! Ah, quand je pense que ce matin j’ai eu pitié de lui…
— Mais je t’ai jamais demandé d’avoir pitié de moi, ma vieille!
— Ah c’est sûr que c’est pas un sentiment que tu connais! Égoïste! Tu sais pas te mettre à la place des autres!
— Toi forcément t’es la championne du monde à ce niveau-là, tu te mêles des affaires des gens pour oublier ta vie pourrie!
— Jeune homme! Marie a eu une vie difficile, elle a beaucoup souffert, mais elle a toujours de beaux restes!
— De beaux restes? Mais qu’est-ce qu’il dit lui?
— Ça va pas de dire des choses comme ça? Marie c’est une femme sensible, fragile et délicate! C’est pas parce que vous venez de vous faire moucher par l’autre con que vous devez dire des saloperies sur elle! Moi, quand je la regarde, je sais qu’elle a quelque chose en plus que les autres, jeune ou vieille, elle a toujours eu quelque chose de plus. Pas des restes! C’est vous le reste!
— C’est ma journée aujourd’hui!
— En même temps, Monsieur Arthur, vous êtes toujours là à donner votre avis quand on le demande à peine!
— C’est vrai ça, à la fin! On vous demande de venir pour un truc tout con et vous trouvez le moyen d’insulter Marie! Il s’est passé quoi dans votre enfance pour que vous soyez aigri comme ça?
— Je rêve, c’est vous qui m’avez appelé, c’est vous qui vous disputez et maintenant je suis le méchant qui insulte Marie! Vous dites des choses complètement fausses!
— Et voilà, c’est de ma faute maintenant! Vieille, grosse, moche, inutile et fauteuse!

Marie sauta du tabouret comme si ses chevilles, pourtant « en bouillie », n’avaient jamais souffert et partit vers la cuisine, la main posée sur son visage pour cacher ses larmes.

— Bravo Monsieur Arthur, c’est du joli. Faire ça à Marie… Vous avez intérêt à vous rattraper, des yeux d’or comme les siens, ça se fait pas de les faire pleurer. Moi je vous laisse réparer les dégâts, j’ai du travail!

Louis s’en alla à son tour, laissant Monsieur Arthur confus devant le siège vide.

— Ils sont tous complètement fous ici…

Un article par

Maxime Pierluisi
Maxime Pierluisi
Glandeur à temps partiel, génie à plein temps. Aime passionnément David Bowie, Marcel Proust et les avocats.