« Merde. Si je passe devant leur table pour m’asseoir là-bas, elles me verront forcément. Il y a six mois j’aurais fait demi-tour, j’aurais eu peur de leur parler et même peur qu’elles me voient… Mais je ne suis plus la même personne qu’avant. Je n’ai plus peur de ce que j’ai été, plus peur… Je veux juste éviter tout contact avec des fantômes du passé comme elles. Voilà ce qu’elles sont, des fantômes, des ombres! Et j’en ai assez des ombres… Je veux de la lumière partout où je vais, tout le temps ! Après tout, qu’est-ce que je risque ? Elles sont devenues trop petites pour me faire de l’ombre. Quant à mon ombre à moi, elle se contentera de compter mes pas.

C’est fou, mais lorsqu’elle m’a dit qu’elle ne m’aurait pas reconnu si je n’étais pas venu lui dire bonjour, je me suis rendu compte que même si elle avait maigri et qu’elle avait teint ses cheveux en blonds, je me suis rendu compte qu’elle n’avait absolument pas changé. Pour l’autre, c’est autre chose : avec le temps, son visage s’est étrangement déconstruit. Moi, même dans vingt ans, même dans une foule, je les aurais reconnues. Encore une fois, comme toujours, nous ne sommes pas sur la même longueur d’onde : la conversation traîne… Enfin, il aura bien fallu qu’on soit synchrones tous ensemble au moins une fois pour que j’aie été amoureux comme ça à l’époque… C’était y’a… Quatre ans, je crois. Peut-être un peu moins… Après tout, peu importe, elle ne l’a jamais su de toute façon, jamais dit… Timide. Comme je pleurais à l’époque ! Maintenant, à la voir assise, inchangée comme ça, j’aimerais presque pouvoir ressentir encore cette tendresse pour elle… Mais ça ne me fait plus rien. Elle fait toujours aussi mal semblant d’écouter ce qu’on lui dit, ça n’a pas changé non plus. Si j’avais su qu’un jour je la regarderais sans émoi, si j’avais su que tout ça c’était temporaire, tout ça, je crois que je ne l’aurais pas aimée.

Je déteste perdre mon temps comme ça, surtout avec elles… Je ne sais pas comment m’en aller. Je sais qu’elles croient tout savoir de moi, c’est drôle comme leur comportement envers moi n’a pas changé… C’est une tendresse mêlée à une pointe de mépris, comme si elles pouvaient toujours faire de moi ce qu’elles voulaient. Et moi, bête, j’ai longtemps cru que les gens pouvaient changer. Mais j’ai changé, moi ! Je ne suis plus le même ! J’ai changé ! Je sais que les questions qu’elles me posent servent à mettre à jour leurs informations sur moi pour aller les raconter aux autres. Peu importe, j’y réponds comme si je cochais des cases sur un questionnaire de magazine : sans réfléchir. »

— T’es tout seul ? Viens avec nous si tu veux !
— Ça va aller, j’attends quelqu’un. Je vais aller m’installer plus loin.
— Viens avec nous en attendant que ton ami arrive, ça nous ferait plaisir.
— Oui, ça fait longtemps !
— Une autre fois, peut-être.
— D’accord. Ça me ferait plaisir d’avoir de tes nouvelles, tu sais… Donne-moi ton numéro et on ira boire un verre ensemble !
— Pour être honnête, j’ai pas vraiment envie. C’est pas parce qu’on a été amis un jour qu’on doit forcément l’être pour toujours.
— Quoi?
— J’ai pas envie de vous voir à vrai dire. Ça me dégoûte.
— C’est terrible ce que tu dis, Vincent… Je comprends pas. Tu as changé, même ton regard. Avant, tu étais tellement gentil… Alors dans ce cas je suppose qu’on n’a plus rien à se dire. Et tu sais, avant que tu partes, boire un verre ça veut pas forcément dire redevenir amis. Je voulais juste passer un peu de temps avec toi. Je suis contente que tu aies été clair, personne n’a perdu de temps comme ça. Ni toi, ni moi.
— Gros con. Dégage alors, si on te dégoûte! Le mec vient nous voir et il nous insulte, incroyable!

Après les avoir toisées un instant, Vincent tourna les talons sans rien dire de plus. Louis s’approcha tandis qu’il s’installait à sa table vers le fond.

— T’as vu qui est là ?
— Malheureusement !
— J’ai jamais compris pourquoi tu les détestais autant.
— Et moi j’ai jamais compris pourquoi tu continuais à les voir.
— T’es vraiment aigri, toi.
— Je suis pas aigri.
— Alors si toi t’es pas un vieil aigri, personne ne l’est ! Mais c’est aussi pour ça qu’on t’aime, ronchon ! Un café, histoire de creuser un peu plus ton ulcère ?
— Va pour un p’tit café ! Tu finis bientôt ?
— Oui, j’en ai pour une petite heure si je me débrouille bien.
— Bon ! De toute façon on t’attendra là.
— J’espère bien ! Allez, ronchinou, un café !
— Dis.
— Quoi ?
— Tu trouves que j’ai changé ?
— Non ! T’es toujours le même depuis des années, une vraie statue ! Pourquoi tu demandes ça ?
— Pour rien…
— Bon allez, je t’apporte ce café !

En regardant les deux silhouettes qui lui tournaient le dos, Vincent se répéta comme pour se convaincre : « J’ai changé. J’ai changé. J’ai changé. J’ai changé. »

Un article par

Maxime Pierluisi
Maxime Pierluisi
Glandeur à temps partiel, génie à plein temps. Aime passionnément David Bowie, Marcel Proust et les avocats.