Elle s’était assise à la table la plus proche, sans vraiment faire attention à ce qui l’entourait. Elle n’avait fait attention à rien depuis qu’elle était sortie de l’immeuble, de toute façon. Elle ne serait même jamais venue ici en temps normal, elle qui était si près de ses sous. Mais là, sans faire attention, elle s’était assise pour reprendre ses esprits. Le serveur était venu prendre sa commande et elle avait répondu sans réfléchir vraiment, elle avait dit :

— Un cancer, s’il vous plaît.

Le jeune homme l’avait regardée bizarrement. C’est là qu’elle était revenue à elle-même.

— Un café plutôt, non?

Gênée, elle commanda alors un whisky pour ne plus penser à son terrible lapsus. Le serveur, à qui le choix de boisson d’Alice importait peu, s’en alla et revint assez vite avec le verre et la note. Un vieil homme assis non loin d’elle regarda la boisson sur la table et murmura qu’il était trop tôt pour boire ça et que les femmes ne savaient pas boire de toute façon. Trop occupée à ne penser à rien, Alice laissa passer cette remarque qui l’aurait pourtant enragée d’habitude.
Une fois que le docteur avait lâché le mot, elle n’avait rien voulu savoir de plus et s’était sauvée sans payer. Qu’est-ce qu’il allait faire de toute façon, lui envoyer des huissiers? Les flics? Non… C’était malhonnête et elle le savait. Elle retournerait le voir pour le payer… Demain. Demain… Quelle ironie! Le payer comme pour le remercier de lui avoir annoncé ça. Est-ce qu’elle allait mourir? C’est lui qui devrait la payer, l’indemniser pour les dommages causés, pour qu’elle puisse s’amuser jusqu’au jour où elle allait mourir! S’amuser, oui. S’amuser tant qu’on peut encore, s’amuser de tout son saoul! La mort, ça devrait être remboursé par l’Assurance Maladie!
Le whisky sifflé, elle appela sa famille et ses amis sans rien leur expliquer, elle les appela pour qu’ils la rejoignent vite, vite! Ceux qui cherchèrent des excuses ou qui ne répondirent pas furent bannis, pas de temps à perdre à négocier, pas de temps à perdre avec des traîtres. Forte du verre ambré, elle claqua des doigts pour appeler le serveur mais ne se rendit compte de la portée de son geste qu’au moment où elle le vit écarquiller les yeux et s’approcher d’elle avec un air de mépris évident. Elle baissa les yeux quand il arriva, honteuse d’avoir pu faire ça, et lui demanda si elle pouvait réserver quatre ou cinq tables pour dans une heure, si c’était possible, bien sûr. Il lui répondit qu’il ne lui promettait rien. Prise de remords d’avoir pu insulter quelqu’un, prise de honte qu’on puisse croire qu’elle était quelqu’un d’horrible, elle commanda une coupe de champagne et des cigarettes s’ils en avaient, bien sûr, ouvrit son porte-monnaie et glissa un billet dans la main du serveur pour lui faire qu’elle comprendre qu’elle regrettait, qu’elle n’était pas comme ça normalement, elle précisa que c’était pour lui, pour être sûre. L’effet escompté n’eut pas lieu : il prit le billet du bout des doigts et la regarda avec dégoût en la remerciant du bout des lèvres.
Arrivé au comptoir, Louis alla voir Marie.

—Tu vas jamais croire ce que m’a fait la meuf de la 17…

Il revint alors avec la coupe, les cigarettes, un cendrier et une nouvelle note qu’il posa dans cet ordre précis, rajoutant en dernier un petit bol d’olives qui était resté à l’air libre depuis un temps certain. Alice lui sourit, bût le champagne d’une traite et lui en commanda un autre, puis non, la bouteille entière! Croyant que le pot-de-vin précédent n’avait pas été assez suffisant, elle glissa un plus gros billet dans la main du serveur qui ne répondit qu’en hochant la tête. Pour Alice, c’était une victoire.

— Elle a vraiment de l’argent à gaspiller, celle-là… Regarde!

Alors qu’elle allumait sa première cigarette, elle croisa le regard de désapprobation du vieil homme. Lui, il allait prendre pour tout le monde, elle le savait.

— Quelque chose vous dérange, monsieur?
— Si vous voulez tout savoir…
— Je vous arrête tout de suite : je ne veux rien savoir. Si c’est pour entendre des conneries, je préfère rester ignorante. Gardez votre avis, votre savoir et vos regards pour quelqu’un qui en aura quelque chose à foutre. Merci.

Outré, le vieil homme se leva et rentra dans le bar pour régler son addition.

— Tout le monde me tombe dessus aujourd’hui, c’est pas possible! Ah non, Simon, vous n’allez pas vous y mettre vous aussi?
— En même temps, c’est pas parce que Marie vous a pardonné que nous on vous pardonne, Monsieur Arthur.
— Mais…
— Laissez, Monsieur Arthur, ils font ça parce qu’ils m’aiment, ces petits bichons. Ne vous en faites pas, vous reviendrez bien vite en état de grâce…
— Bon, j’en ai assez. Marie, je vous embrasse. Vous deux je vous emmerde et je vous dis à demain!

Il sortit sans se retourner et pria en lui-même pour que cette putain de journée se termine vite. Louis regarda l’horloge et se dit exactement la même chose. Ce soir, après son service, il irait lui parler.

Un article par

Maxime Pierluisi
Maxime Pierluisi
Glandeur à temps partiel, génie à plein temps. Aime passionnément David Bowie, Marcel Proust et les avocats.