— Et alors là j’ai dit à Jacques Wolfsman : « Si tu ne me paies pas ce que tu me dois, je t’égorge! Vieille pissure! » Quand j’y repense maintenant, je me dis que j’y étais allée un peu fort… Mais tu te rends compte? J’enregistre cinq disques pour lui et il ne me paie pas! Alors lui, fidèle à la grosse merde qu’il était et qu’il est toujours, il me promet monts et merveilles et moi, idiote que je suis, je le crois! Résultat : pas de nouvelles pendant dix ans. Entre temps y’a eu la drogue, les hommes et toutes les emmerdes que ça attire, donc j’ai pas pu…
— Oh non.
— Quoi, Loulou?
— Elle est là.
— Qui?
— Je file en cuisine, si on me demande tu dis que je ne travaille pas ici!
— Mais…

Louis partit en courant en laissant Marie seule sur son tabouret.

Les années n’avaient eu aucune prise sur le corps d’Agathe : personne n’aurait pu croire qu’elle venait de fêter ses quatre-vingt-douze ans. Son visage était étrangement lisse, ses cheveux poivre-et-sel et sa démarche assurée ; rien n’aurait pu indiquer qu’elle allait vers sa quatre-vingt-treizième année. Elle portait toujours de fins talons noirs, des bas de soie noirs, et une longue robe noire dont les subtils détails, noirs eux aussi, étaient pratiquement invisibles pour un œil novice. Afin de se protéger du soleil tout en restant élégante, elle portait une veste faite d’un fin voile noir qui s’épaississait aux poignets pour souligner la blancheur de sa peau. Pour elle, rien n’était plus vulgaire que de montrer ses bras passé un certain âge.
Avec une grande appréhension, elle s’avança vers le bar, cherchant un visage connu. Marie lui adressa la parole en premier, assez froidement.

— Bonjour, madame.
— Bonjour.
— Est-ce qu’il vous faut quelque chose?
— Oui, c’est à dire que je cherche quelqu’un…
— Ah?
— Oui, mon petit-fils. Vous le connaissez sûrement, je crois qu’il travaille ici. C’est le petit Louis.
— Non! Vous êtes la grand-mère de Loulou?
— Oui, c’est ça, comme je viens de vous le dire. De Louis. Il devait me téléphoner pour me dire comment s’était passé son entretien d’embauche mais je n’ai eu aucune nouvelle, alors je me suis inquiétée…
— Et c’est pour ça que vous êtes venue ici, je comprends… Quel salaud! Enfin, vous comprenez… Enfin voilà…
— Certes, certes… Je crois me souvenir qu’il travaille aujourd’hui, mais je me trompe peut-être…

Marie hésita un instant, le regard fixé sur la porte de la cuisine, puis décida de faire une bonne action.

— Il est allé chercher un plat dans la cuisine, attendez-moi ici, je vais le chercher! Asseyez-vous, madame.

Le sourire qu’elle affichait auparavant se transforma en grimace quand elle ferma la porte de la cuisine derrière elle.

— Sale petit con! Non seulement tu me laisses le sale boulot mais en plus tu veux que je raconte des bobards à ta mamie, c’est quoi ton soucis?
— Rien, c’est juste que…
— Je ne veux rien savoir! Maintenant tu bouges ton joli petit cul et tu vas la voir, sinon c’est moi qui y vais et je lui dis que tu te caches d’elle! C’est ça que tu veux?
— C’est bon, j’y vais…
— Tu as intérêt!

Une minute plus tard, Louis aidait sa grand-mère à s’asseoir.

— Tu ne veux rien boire, mon poussinou?
— C’est à moi de te demander ça, grand-mère.
— Oh, moi, tu sais… Je me contenterai d’un peu d’eau, je ne veux pas te déranger dans ton travail… J’étais si inquiète de ne pas avoir de tes nouvelles que je suis venue, tu m’avais dit que tu me téléphonerais alors j’ai attendu encore et encore… Comme je suis confuse, je n’aurais pas dû venir sur ton lieu de travail!
— Mais non, mais non, j’allais prendre ma pause de toute façon donc tu as très bien fait!
— Alors ça va.
— Je reviens avec ton eau.
— Tu es sûr que je ne vais pas te causer des ennuis?
— Ne t’en fais pas.
— Tu ne m’en veux pas?
— Jamais.

Marie arriva au moment où Louis allait se lever, les bras chargés d’un lourd plateau sur lequel elle avait préparé thé et petits gâteaux.

— Et voilà pour le petit Louis et sa mamie, avec les compliments de la Maison! Pour vous remercier de nous avoir apporté sur terre un si gentil garçon! On l’aime beaucoup ici, vous savez…
— Oh, je l’aime tellement moi aussi, je vous comprends. Vous êtes bien aimable, merci beaucoup.
— Dites-moi si j’abuse mais je me pose une question depuis longtemps… Il était comment Loulou, petit?
— Ah, non! Tu arrêtes tout de suite, charogne!
— Louis, enfin! Je ne pense pas que ta mère t’ait appris à parler comme ça aux dames. Elle t’a appris des tas d’imbécillités, mais de là à dire qu’elle t’a mal élevé… Non! Alors, vous disiez?
— Loulou petit, il était comment?
— C’était un amour! Toujours dans mes pattes, assis sur mes genoux pour voir ce que je faisais, toujours un mot gentil, toujours une fleur à offrir… Un petit ange, naïf! Tellement naïf! On lui faisait croire n’importe quoi et lui, pauvre Louis, il était déjà très intelligent dans certains domaines, mais on ne peut pas dire qu’il était très éveillé non plus! Ses cousins et cousines, superbes ; ses sœurs, plus brillantes l’une que l’autre : l’une est chirurgien et l’autre juge. Deux femmes exceptionnelles, comme leur grand-mère! Divorcées, ça c’est dommage mais je vais vous dire, j’ai beau avoir l’âge que j’ai, le divorce je ne suis pas contre! Quand un homme vous empêche de vivre votre vie il faut s’en débarrasser, surtout quand on occupe un poste aussi important. Sa soeur aînée est juge à… Où est-ce qu’elle travaille, déjà?
— Marseille. Mais tu digresses, grand-mère…
— Ah, c’est l’âge peut-être… Nous parlions de Louis, oui. C’était un enfant rêveur, doux, curieux, drôle… Malgré lui! Je suis contente qu’il le soit resté toujours un peu… C’est déjà tellement terrible, vivre, alors si on ne trouve pas un moment de temps en temps pour être absent de sa propre vie… Comment tenir? La vie, j’ai ça en horreur. C’est ignoble. J’en ai vu des horreurs en quatre-vingt-douze ans…
— Pardon? Vous avez vraiment quatre-vingt-douze ans?
— Oui.
— Vous ne les faites pas!
— Ce sont les années qui vous font et pas l’inverse. A mon stade on peut même dire que je suis défaite!
— Elle en a de la répartie ta grand-mère, mon Loulou!
— J’ai toujours eu une répartie acérée, je ne sais pas pourquoi… Même petite on se méfiait de moi. Mon grand-père, paix à son âme, disait toujours : « Agathe finira par tuer quelqu’un avec les bombes qu’elle lâche! » Maman le trouvait vulgaire, mais moi je l’aimais beaucoup…

Les yeux sans couleur d’Agathe semblèrent se figer un instant. Marie décida de s’en aller, sentant qu’elle était de trop.

— Je vais vous laisser profiter de votre petit-fils… Si vous avez besoin de quoi que ce soit, faites-moi signe et je viendrai en courant!
— Vous êtes bien aimable.

Agathe regarda Marie s’en aller puis se tourna vers Louis et lui prit la main.

— Ça s’est mal passé, n’est-ce pas?
— Je ne peux rien dire pour l’instant, mais ça a l’air d’avoir pas trop mal marché…
— Ne mens pas, je sais quand tu mens. Allez, viens-là, viens dans mes bras comme quand tu étais petit. Ne pleure pas, ne pleure pas sinon je vais me mettre à pleurer moi aussi. Je me suis faite toute belle pour toi, tu as vu? J’ai mis ta robe préférée. Regarde! Allez, sèche tes larmes et raconte-moi tout.

Un article par

Maxime Pierluisi
Maxime Pierluisi
Glandeur à temps partiel, génie à plein temps. Aime passionnément David Bowie, Marcel Proust et les avocats.