C’est vrai, elle avait toujours senti tellement bon. Elle se parfumait le matin, quand elle se levait à cinq heures. Pourquoi se parfumer alors qu’on reste à la maison? Pourquoi se parfumer alors qu’on passe ses journées à la cuisine ou au salon? Pourquoi se parfumer et s’apprêter autant alors que personne ne vous regarde comme avant? Louis savait que sa grand-mère avait toujours été coquette, non, élégante. Il avait toujours su qu’elle était élégante, c’est quelque chose qu’on n’acquiert pas. Il se disait, c’est vrai, ça ne s’acquiert pas. On peut le cultiver, c’est ce qu’elle a toujours fait, d’ailleurs. Ma grand-mère est un jardin, une fleur qu’on regarde, ma grand-mère est aussi l’espace qui l’entoure. Elle sent tellement bon, elle a toujours senti tellement bon, c’est vrai. Quand je grimpais sur ses genoux, je lui disais à quel point elle sentait bon. C’est comme cette fois où je lui avais offert une fleur du jardin. Je m’en souviens, j’étais tout petit. La fleur était à ma hauteur, je la trouvais tellement grande, je la trouvais tellement grande, elle était au niveau de mes yeux et elle était au niveau de mon nez. J’avais l’impression que c’était elle qui me regardait. Entre deux pétales, je me souviens, il y avait un perce-oreille, j’avais eu tellement peur, j’avais pris l’insecte et je l’avais écrasé entre mes doigts et j’avais pleuré, déjà. Je me souviens encore du poids de mes larmes d’enfant. Elle était passée par là, peut-être qu’elle me surveillait, elle était venue me voir, peut-être qu’elle m’avait entendu pleurer, elle m’avait pris dans ses bras, elle m’avait soulevé, comme elle sentait bon!, elle m’avait dit qu’il ne fallait faire de mal à personne, même pas à un petit insecte, que même les insectes avaient le droit de vivre, elle m’avait dit que moi je n’aimerais pas qu’un géant vienne m’écraser entre ses gros doigts, j’avais dit c’est vrai, j’avais dit qu’elle avait raison, et j’avais pleuré encore. Elle m’avait reposé sur le sol et elle m’avait embrassé sur la joue, la marque du rouge à lèvres sur ma joue, elle m’avait dit d’aller jouer dans le jardin. J’étais allé plus loin, mais la fleur me regardait encore, c’était comme si elle me disait merci. Moi, j’étais tellement naïf, c’est vrai, je me disais oui, c’est vrai, elle me remercie. Et le meurtre du perce-oreille avait disparu. J’étais un chevalier, j’étais venu braver tous les dangers pour sauver la fleur, j’avais risqué de me faire arracher une oreille pour la fleur, j’avais battu des dragons entre ses pétales, je m’en souviens. Et là, la fleur m’avait dit « Cueille-moi », c’était ma récompense. J’étais tout petit et la fleur était aussi haute que moi, j’ai pris la tige et je l’ai arrachée. Avec mes dents, j’ai coupé la tige pour qu’elle soit toute belle et toute propre, j’ai craché la terre de la tige qui était rentrée dans ma bouche, j’ai essuyé ma bouche, je me souviens du goût de la fleur. Cette fleur-là, c’était la plus belle fleur du monde. J’avais dit que c’était une rose, mais c’était un camélia, je l’ai su après, mais j’avais dit que c’était une rose. Alors j’ai couru jusqu’au salon où ma grand-mère se reposait et j’ai grimpé sur ses genoux, je lui ai dit qu’elle sentait bon et je lui ai offert la rose. Je lui ai dit je t’aime comme j’aime la rose, je t’aime beaucoup. Ce n’est pas une rose c’est un camélia, elle m’a dit, mais moi je savais. J’ai dit c’est vrai, c’est un camélia, mais moi je savais ce que c’était vraiment. J’ai serré ma grand-mère contre moi et j’ai respiré son parfum.

C’était encore le même aujourd’hui.

— Tu sens toujours aussi bon.
— C’est pour ça que tu pleures? Parce que je sens bon? Merci bien! Je vais te dire, mon poussinet, mon amour, moi, quand mon grand-père est décédé j’avais quinze ans, j’étais tellement pure et fraîche, une fleur bleue, la douceur même. Quand mon grand-père est décédé j’avais quinze ans et j’ai lavé les pieds de son cadavre froid le soir même où il est mort. J’avais quinze ans! Tu crois que j’ai pleuré? Non! C’était un salaud de toute façon, le mal qu’il a pu faire à Grand-Mère… Voilà une femme exceptionnelle, Grand-Mère, elle savait tout, elle savait tout faire! Les gens venaient des villages avoisinants les bras chargés de nourriture : des haricots, des lentilles, des coqs, des œufs… Ils n’avaient rien d’autre, tu comprends, ce n’étaient que des pauvres gens. Eh bien figure-toi que Grand-Mère refusait tout. Elle les aidait tous, mais elle refusait tout. Elle avait déjà assez à faire avec sa propre nourriture, elle n’allait pas prendre celle des pauvres gens, tu comprends. Grand-Mère savait tout coudre : des vestes de chasse, des robes, des jupes, des chemises ; elle savait tout cuisiner, elle savait ressemeler les chaussures, elle savait tout de la vie, elle connaissait toutes les histoires…
— Quelles histoires?
— Ah… Alors, moi j’aimais celle-là : c’est un homme qui, après avoir chevauché pendant des jours et des lieues, qui entre dans la caverne. Et là, comme la Mort le lui avait dit, il y a deux tuniques : une tunique merveilleuse, d’or et de soie, lumineuse, rassurante et une tunique en guenilles, sale, noire, pleine de sueur et de sang. Et là, la Mort dit au chevalier : ces deux tenues sont les tenues du Destin. Si tu nais avec le destin de porter la tunique d’or, ta vie sera comblée. Si tu nais avec le destin de porter la tunique de bure, tu auras beau faire, tu ne pourras que souffrir.
— Pourquoi elle lui a dit ça?
— Pourquoi? Laisse-moi réfléchir… Non. Je ne sais plus. Tu sais, c’était il y a tellement longtemps! J’étais petite fille, cette histoire c’est la première fois que j’y repense, peut-être…
— Tu l’aimais, ta grand-mère?
— Si je l’aimais! C’était la femme la plus douce, la plus gentille, la plus sérieuse et la plus intelligente… Je l’admirais. Ô comme je l’aimais…
— Et elle, elle t’aimait?
— Oui, plus que ses propres enfants! Elle me caressait les cheveux, le soir. Elle me racontait tout, elle m’apprenait tout, elle veillait sur moi.
— Tu penses encore à elle?
— Tous les jours. Tous les soirs je prie pour son âme et pour qu’on me rappelle à elle. Je prie pour mes morts et je prie pour mes vivants et je prie pour toi. Pour que tu ailles bien, pour qu’on ne te fasse plus de mal, pour que tu sois heureux. Tous les soirs. Tous les jours.
— Moi, quand tu mourras je penserai à toi tous les jours, tous les soirs. Et quand tu mourras, je mourrai aussi. Je serai en vie, je vivrai jusqu’à la fin, mais je serai mort aussi.
— Ne dis pas de bêtises, sinon je vais croire que tu n’es pas bien. Tu dois être fort, tu dois être droit et honnête, comme ton grand-père, comme ton père. Fais ta vie, rentre chez toi le soir et ne fais que des choses qui laisseront ta conscience tranquille quand tu fermeras les yeux.

Louis s’arrêta de parler et relâcha son étreinte.

— Faut que je retourne bosser.
— Oh, c’est vrai! On parle, on parle et toi tu négliges ton travail. C’est sérieux, tout ça! Que va dire cette grosse dame qui se néglige?

Elle fit alors un signe de la main à Marie, qui arriva tout sourire.

— Puis-je avoir la note, madame?
— Non, non, c’est pour la maison!
— Vous êtes sûre? Je ne voudrais pas vous causer des ennuis…
— Bien sûr que non, enfin! Ne vous en faites pas.
— Bon. Alors je vais rentrer à petit pas vers ma maison. Mon chéri, appelle-moi demain sans faute. Je le ferais bien, mais j’ai toujours peur de te déranger…
— Je t’ai dit que tu ne me dérangeais jamais…
— Alors c’est moi qui t’appellerai.
— Promis?
— Promis.
— A demain alors, laisse-moi te faire un bisou!
— Ah! C’est impossible, la progéniture, toujours là à vous coller et à vous baver dessus! Allez, retourne au travail! Regarde, ta pauvre collègue a été tellement débordée à se limer les ongles qu’elle n’a même pas pu débarrasser les tables!

Un article par

Maxime Pierluisi
Maxime Pierluisi
Glandeur à temps partiel, génie à plein temps. Aime passionnément David Bowie, Marcel Proust et les avocats.