Marie pensait qu’il ne devrait pas faire ça et elle lui avait déjà dit plusieurs fois de toute façon. Elle savait qu’on ne peut pas aimer quelqu’un sans le connaître au moins un tout petit peu, elle savait que l’amour qui naît en silence est plus un amour pour soi qu’un amour pour l’autre, elle savait faire la différence entre l’amour et la passion, elle savait que, de loin, personne n’aime vraiment, elle savait et elle lui avait dit plusieurs fois sans qu’il n’y prête attention de toute façon. Elle lui avait dit « Moi quand j’étais jeune, j’étais la fille du vent : chaque jour j’avais un nouvel amant » et elle lui avait conseillé de faire de même. Elle lui avait dit qu’il ne savait pas ce que c’était l’amour et il lui avait répondu d’un ton sec « Qu’est-ce que tu en sais, toi, de toute façon? Tu es en train de finir ta vie toute seule » et elle avait acquiescé en disant « C’est vrai qu’au fond, je n’y comprends pas grand-chose. »

Arthur n’avait pas vraiment d’avis sur la question. Il n’avait pas vu Louis depuis longtemps et il n’était pas au courant des sentiments de son ami envers celui que tous les habitués du bar surnommaient encore « la folle du fond ».
(Louis leur avait dit « Vous êtes tous des gros homophobes, en fait » et ils avaient dit que c’était juste un surnom, qu’au fond ils l’aimaient bien, Louis leur avait répondu « En fait, vous êtes tous des gros homophobes ». Depuis, Marie essayait de ne plus le dire, mais elle n’y arrivait pas vraiment.)
Quand Louis lui avait demandé « Tu crois que j’ai une chance avec lui? » il avait fallu tout lui expliquer et Arthur avait mis un long moment avant de répondre. Il avait dit qu’il n’avait pas vraiment d’avis sur la question mais qu’il y serait allé, lui, n’ayant rien à perdre. Louis avait eu l’air vexé qu’on ne s’intéresse pas à sa vie sentimentale, mais Arthur avait fait semblant de ne pas comprendre. Il s’était dit « Louis a toujours été un putain d’égoïste, de toute façon. Il m’a même pas demandé comment j’allais, j’avais tellement de choses à lui dire, je crois que je le déteste. Je ne sais pas pourquoi je suis toujours ami avec lui. »

Une cliente installé à côté d’eux avait entendu leur conversation et s’était dit « Tous des dégénérés » puis leur avait souri.

Jean était sorti de la cuisine pour fumer une cigarette et il avait trouvé Marie beaucoup trop dure et il lui avait dit. Lui aussi il avait aimé sa femme de loin avant de trouver le courage de lui parler. Il avait dix-neuf ans et il l’aimait tellement qu’il en tremblait. Maintenant qu’il en avait cinquante…

Louis les avait tous écoutés et s’était rendu compte que ça ne les regardait pas de toute façon. Son service était fini et il était grand temps de prendre une décision.

Un article par

Maxime Pierluisi
Maxime Pierluisi
Glandeur à temps partiel, génie à plein temps. Aime passionnément David Bowie, Marcel Proust et les avocats.