La pluie s’arrête peu à peu, mais de l’eau tombe toujours, ce sont les murs qui dégoulinent maintenant. Et puis elle a repris, la pluie, je n’ai pas compris comment. J’aurais pu la comparer à la mousson si j’avais été ailleurs qu’ici. Loin. Il y a comme un mur d’eau, une brume tangible et bruyante à sa façon : en écrasant tous les sons, elle produit sa propre musique. J’attends que quelqu’un vienne s’installer à ma table, comme toujours. Il y a toujours une chaise vide à côté de moi, au cas où. Je meuble le temps en lisant quelques pages d’un livre que j’aime et que j’emmène toujours avec moi. Et là, comme toujours, j’attends que quelqu’un vienne s’assoir à ma table. La plupart du temps, je me fais avoir par des gens qui s’approchent, me regardent, hésitent et viennent me voir avec un sourire gêné en me demandant si j’ai besoin de la deuxième chaise. Ils la prennent et je vois mes espoirs s’envoler : personne ne viendra s’assoir à ma table. Alors je rassemble mes affaires et je m’en vais, je retourne chez moi où m’attendent mes disques et mes livres, rêvant que demain, quelqu’un viendra s’assoir à ma table et qu’il m’aimera.

Aujourd’hui il pleut, et presque personne n’est à la terrasse. Je suis seul et je regarde les rares clients s’assoir et partir quelques minutes après, à cause du vent et de la pluie. Il n’y a que moi, moi et le serveur et peut-être des gens à l’intérieur. Alors je regarde la pluie tomber en comptant les gouttes qui s’écrasent, une à une, sur la chaise vide à côté de moi. Un homme plus âgé qui s’est installé en face de moi dessine quelque chose, et je le regarde de loin en loin, en espérant qu’il viendra s’assoir à ma table, sur la chaise vide à côté de moi, comme toujours, en espérant qu’il m’aimera.

Pour passer le temps je récite des extraits de romans ou de films que j’ai appris il y a quelque temps déjà. Ce film-là, par exemple, je le récite en respectant la diction parfaite de cette actrice que je peux entendre sans problème dans ma tête, en entendant cette musique que je peux reconstituer parfaitement dans ma tête. Un jour, je pourrai dire ces répliques amoureuses à quelqu’un qui les comprendra.

Je suis une plante carnivore.

Je viens chaque jour avec un livre à cette même terrasse de café en espérant attirer quelqu’un par amour des livres, pas par cette beauté qu’on m’a souvent vanté et que je n’ai jamais trouvée en me regardant dans un miroir, cette beauté de mon visage et de mon corps. Peut-être que je saurai la trouver dans le regard d’un autre, dans le regard de quelqu’un qui viendra s’assoir à ma table et qui m’aimera. Mais ceux qui sont attirés par cette beauté invisible ne m’intéressent pas… De toute façon, ils n’auraient rien à dire. Si quelqu’un pouvait m’aimer comme j’aime ces personnages de roman, je saurais ce qu’est l’amour pour de vrai. Je saurais qui je suis, et, sans qu’il parle, je saurais qui il est. Il me possèdera, il me prendra comme je suis, il va s’assoir à ma table et il m’aimera.

A y réfléchir par deux fois, oui, je suis peut-être beau, beau comme on me le dit, puisque je me peux me permettre le luxe de choisir, de sélectionner, de faire un eugénisme de l’amour. Cruel comme un scientifique fou, je construis une relation future à la taille de ma frustration. Jour après jour, je crée un monstre qui ne peut pas exister, un monstre idéalisé, un monstre de cristal parfait, alors que je ne le suis pas moi-même. Je suis une horreur au fond, tout au fond. J’en suis pleinement conscient, et pourtant je me retrouve chaque jour dans ce café, ridicule et évident.

Les gens qui travaillent ici se moquent parfois.

Les habitués, parce qu’il y a toujours des habitués, même dans des lieux aussi impersonnels, les habitués se moquent aussi.

Je les entends.

Les passants se moquent aussi.

Je les vois.

On ne va pas comme ça dans cafés sans chercher quelque chose. Je le sais. Je suis loin d’être bête. Par exemple… Un homme m’a demandé le prix, le mien, une fois. J’avais l’impression qu’on collait un masque de plus à ce qui avait été mon visage.

Depuis, ce sont aussi les livres qui me protègent, on doit se dire… Je ne sais pas… Je me dis que je dois peut-être faire un petit peu peur pour que personne ne vienne jamais…

Deux femmes s’installent, deux amies. Deux amantes peut-être, elles se tiennent par la main. L’une des deux fume la pipe, c’est bizarre… Un homme et une femme passent en se tenant la main, ils marchent comme si le rideau de pluie n’existait pas, isolés par cet amour si apparent, comme si rien n’existait à part eux et leur sale amour, leur saloperie d’amour qu’ils exhibent sans honte aucune comme deux nudistes sur une plage devant des enfants. Moi, même habillé, j’ai toujours un peu froid. A leur passage, la pluie cesse, le rideau de pluie tombe et se reconstruit une fois qu’ils avancent. Je n’entends rien, pas même cette mauvaise musique qu’ils devraient couper, je n’entends plus rien. Parfois la litanie de l’actrice me revient et me déchire toujours un peu plus, pour une raison confuse et obscure.

La pluie a repris et elle a cessé de nouveau, et les murs se sont remis à dégouliner. Les parapluies se sont refermés et ils dégoulinent eux aussi. Les gens qui passent marchent tranquillement de nouveau, et se mettent à rire. Je le vois sur leurs lèvres, ce rire que je n’entends pas. Je suis insensible à leur bonheur, comme quelqu’un qui verrait un film muet pour la première fois. Le café est tellement vide que le serveur se promène dans la rue quand il ne parle pas à d’autres clients qui s’ennuient comme lui. L’homme qui dessine a disparu, et la trace de son passage a été nettoyée par le serveur, il y a un certain temps déjà… Je suppose. Je n’ai été témoin de rien.

En balayant la terrasse des yeux, je vois que je suis seul de nouveau, et j’ai un peu plus froid que tout à l’heure. Les boissons chaudes ne réchauffent que la bouche, et j’en bois, faute d’autre chose. Il ne pleut plus, et l’eau ruisselle le long de la rue jusqu’à mes pieds. Je n’arrive pas à savoir si elle est sale ou pas. C’est sûrement possible de savoir, mais cette question me plonge dans la perplexité la plus profonde : en touchant mes chaussures, est-ce que l’eau les salit encore plus ou est-ce qu’elle les nettoie ?

J’ai l’impression d’être là depuis une éternité.

Comment savoir ? Le temps ne veut rien dire, avoir une montre ne sert à rien, sauf si on veut être esclave du temps, du temps officiel, imposé depuis toujours comme pour nous dire : il faut que tu te dépêches mon vieux, c’est l’heure mon vieux, tu es déjà en retard et tu l’es encore plus, seconde après seconde sale vieux, sale vieux, dépêche-toi ou sinon il sera trop tard vieille peau!

J’ai jeté ma montre par terre, et je l’ai piétinée jusqu’à ce qu’elle s’arrête.

La pluie a cessé et j’ai l’impression qu’il ne pleuvra plus jamais. La pluie a cessé, et la terrasse se remplit de couples d’amants ou d’amis. La fumeuse de pipe est encore là finalement, même si je la reconnais de moins en moins. Tout est flou, elle pourrait être quelqu’un d’autre à vrai dire, je ne suis plus sûr de rien. Il n’y a plus que sa pipe qui flotte, comme si l’objet était plus vivant qu’elle, comme si la femme n’était là que pour porter la pipe, comme si elle ne servait à rien d’autre. C’est à ce moment que j’ai compris, je crois sans raison apparente, j’ai compris que personne ne viendrait jamais s’installer à ma table. Je me suis levé brusquement et ça m’est apparu de manière encore plus claire, comme d’un point de vue plus élevé : je me suis dit… A vrai dire, peu importe que quelqu’un vienne s’installer à ma table, je me suis dit que si je continuais d’attendre que quelqu’un vienne s’assoir à ma table, je finirais par attendre pour toujours. Et alors j’ai compris qu’il était inutile de parler, de penser, de désirer, uniquement pour rencontrer quelqu’un, que tout ça n’existait que dans les livres. Je me suis dit : la… la vraie vie est froide, comme moi. Toute cette attente n’aura finalement servi à rien. Quel gâchis… J’ai regardé autour de moi et j’ai vu le monde tel qu’il était vraiment, comme j’avais toujours feint de ne pas le voir et la vérité m’a sauté aux yeux : assis comme moi à la terrasse, des hommes et des femmes creux, froids, inachevés, des sculptures en cours, sans expressions, animés par quelque chose que je ne comprenais pas. L’un deux s’est tourné et, à sa façon qu’il avait de me regarder, j’ai vu qu’il avait peur de moi.

Tout le monde s’est retourné.

En regardant par terre, j’ai vu que j’avais renversé la table en me levant. Honteux, je me suis penché pour ramasser mon livre et j’ai vu qu’il était plus vivant que moi, il était chaud et quelque chose palpitait en lui. J’ai posé ma main contre ma poitrine et je n’ai rien senti du tout.

J’aurais pu pleurer.

Le serveur est arrivé vers moi, il m’a demandé si j’allais bien, si je voulais m’assoir, il m’a dit qu’il allait m’apporter un sucre, qu’il ne fallait pas que je m’en aille. A part lui, personne n’a bougé, ils riaient tous. Quand il m’a touché l’épaule pour que je m’asseye, j’ai senti quelque chose de chaud et ça m’a réveillé. Je me suis senti plus tranquille, comme quand j’étais petit. Il a redressé la table, il m’a fait signe de m’assoir et il est parti chercher le sucre. Parce qu’elle fonctionnait toujours, de ce qu’il restait de ma montre, j’ai pu voir qu’il avait mis moins d’une minute pour revenir.

Ça veut dire quelque chose.

Il a apporté un sucre et un café et il a posé tout ça sur la table. Sans rien dire, j’ai pu voir la condensation partir en fumée depuis la tasse, je me suis senti libre et vivant. J’ai levé les yeux pour le remercier et là je l’ai vu, assis à ma table.

Il a tendu la main vers moi.

Il tremblait tellement.

Sa main s’est approchée de la mienne et, sans faire exprès, il a renversé le café qu’il venait de poser. Le café n’a pas coulé sur moi. Il a nettoyé la table avec un torchon qu’il avait dans sa poche, il a dit quelque chose, il bredouillait des excuses et je ne répondais pas.

J’ai eu le courage de le regarder dans les yeux.

Je me suis vu pour la première fois.

J’ai baissé les yeux parce que j’étais gêné, je ne pouvais pas, et là j’ai aperçu mon livre trempé de café, bousillé. Mon livre. Ça ne m’a rien fait, rien du tout. Je me suis dit que je pourrais en racheter un autre, qu’un livre, malgré toute sa valeur, ce n’était que de l’encre et du papier.

J’ai levé la tête, j’ai souri, lui aussi, et nous nous sommes regardés sans rien dire.

Droit dans les yeux, en plein soleil.

[FIN]

Un article par

Maxime Pierluisi
Maxime Pierluisi
Glandeur à temps partiel, génie à plein temps. Aime passionnément David Bowie, Marcel Proust et les avocats.