J’ai longuement hésité à écrire sur la guerre en Syrie. Pour un tas de raisons. D’abord parce que je suis maladroit pour trouver les bons mots face à ce genre d’actualité, parce que les prises de paroles c’est vraiment pas mon fort, parce que c’est difficile de donner son avis sur un sujet comme celui la, parce que je ne m’y connais pas, parce que nous ne voyons pas tout, parce que c’est choquant, parce qu’il est impossible de se représenter la peur de vivre. Beaucoup d’articles sont écrits chaque jour pour nous expliquer la situation en Syrie à l’aide de cartes, de chiffres, de montages, de propos rapportés (la plupart faux), de commentaires et d’anecdotes. Et comme je ne suis pas spécialiste, je ne vais pas en rajouter une couche. Ensuite je me suis demandé si je ne ferais pas mieux de faire comme tout le monde. Participer aux rassemblements près de chez moi quand il en existe, se mélanger à la foule pour tenir des panneaux avec des messages de soutien inscrit dessus, discuter, échanger des points de vue, et puis aligner des bougies sur le sol en guise d’hommage (le seul geste, finalement, d’humanité). Encore et toujours depuis deux ans, c’est devenu une habitude. Je n’étais toujours pas convaincu et je voulais faire quelque chose de personnel. Vraiment personnel. Pas le petit message sur Facebook façon « discussion de bistrot ». Je voulais autre chose. Alors je suis revenu à cette envie de départ: écrire. Ecrire c’est commencer à dénoncer et à refuser, c’est faire du bruit dans le silence. Ecrire oui mais comment? Quel ton adopter ? Pour transmettre quel message ? En étant dans un milieu artistique qu’est ce que je peux dire ?

Et puis il y a eu l’actualité, à la fois consternante, fracassante et loin d’être rassurante venant tout droit d’Alep. La situation on le sait, s’est aggravée. Elle s’est plus ou moins stabilisée avec l’évacuation des civils et la trêve que l’on veut bien nous faire croire. C’est la que j’ai réalisé qu’il est de notre devoir de prendre la parole, d’être plus qu’indigné, de réagir face à ce qui est en train de se produire, là, sous nos yeux, pour un peuple qui a besoin d’aide et du soutien de la communauté internationale, pour un peuple qui voit sa culture et son héritage disparaitre. J’ai été pris de force, comme le reste du monde, par ces images de ruines, de corps meurtris et de corps morts, de femmes errantes convertes de poussière et de sang dans des rues détruites, d’hommes portant des enfants. Et nous continuons à être pris de force. En permanence. Elles m’ont marqué à plus d’un titre et il est impossible de rester silencieux. Au moment même où j’écris ces lignes, dans ma playlist spotify qui défile en aléatoire, une musique me donne une idée (J’ai vu de Niagara) et c’est finalement de ça dont il est question : la perception.

Nous côtoyons chaque jour des images fabriquées, des images surfaites, des images créées spécialement pour être regardées. Nous sommes habitués à un flux d’images violentes. Les séries télés, les films et les jeux vidéos y jouent un rôle significatif. Nous sommes spectateurs de la violence et quand elle surgit dans la réalité, elle nous semble presque normale. Désincarnée. Ce rapport aux images formate en quelque sorte notre regard puisque nous nous laissons faire. Et que faisons nous ? Nos grands parents ont vécu la guerre, nos parents ont entendu parler de la guerre et nous nous vivons et entendons parler de la guerre. Chaque génération a son conflit à gérer, à vivre et à voir. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, un peuple dans un pays en guerre utilise la technologie pour diffuser directement sur des comptes facebook, twitter, instagram, des appels à l’aide ; nous pouvons les voir en direct et ne rien faire, nous pouvons voir le désastre et éprouver une forte émotion. Quand les générations qui nous ont précédé n’avaient que la presse papier et les médias traditionnels, la nôtre est immergée dans un brouhaha d’informations. Ce n’est plus nous qui devons nous informer pour voir ce qui se passe, ça vient à nous directement. Nous sommes atteint comme si nous recevions un éclat de bombe. Regarder et se dire : ça pourrait être moi, là, derrière ce smartphone, entrain de délivrer un ultime message. La guerre s’immisce dans notre quotidien, elle remet tout en cause et donne à voir.

Dans ces conditions, en tant qu’artiste, qu’est ce que je peux faire, qu’est ce que je peux dire ? Développer un esprit critique, en étant sérieux, attentif, curieux et en assumant cet être-au-monde qui nous caractérise. Ce ne sont pas les larmes et le désespoir qui vont nous donner la force, le courage et l’énergie d’intervenir. Les artistes nous montrent la voie. C’est par l’art que je peux parler de ce sujet d’actualité et c’est la où je me sens le plus à l’aise. Il n’y a plus de difficulté, pour ma part, à parler de la Syrie sous l’angle artistique. Il y a tant à dire. Si j’adopte le point de vue d’un homme, c’est à dire celui du citoyen, j’aurai tendance à donner des leçons, à stigmatiser, à juger à l’emporte-pièce, à critiquer et il y a beaucoup de choses critiquables. Mais ce n’est pas mon entreprise. Par contre, je peux commencer par soutenir et mettre en avant – modestement par le biais de cet article – des artistes qui, restés en Syrie ou exilés en Allemagne (le seul pays qui accueille décemment les artistes syriens), s’engagent pour dénoncer le régime tortionnaire de Bachar el-Assad.

En premier lieu, je me suis intéressé à un collectif de cinéastes anonymes syriens, le collectif Abounaddara, créé en 2010 juste avant le début du soulèvement populaire en Syrie de mars 2011. Chaque semaine, ils mettent en ligne sur Viméo un court film sur la « révolution ». Dans un entretien donné au Cahiers du cinéma, Abounaddara déclare, pour qualifier les films, que ce « sont des objets fragiles qui ont quelque chose à voir avec l’art pauvre. Ce sont des fragments éphémères d’un puzzle en cours de construction qui offre une image alternative, une fresque plutôt, de la société syrienne ». Cette idée d’image alternative me plait beaucoup puisqu’elle permet la revendication d’une représentation plus digne des Syriens meurtris par cinq années de guerre. Ce pas de côté, salutaire, pour montrer différemment, offre un contrechamp à une imagerie dominante prise entre les pôles de la victimisation et du voyeurisme, et où le peuple syrien a tout simplement disparu. Ce que l’on voit dans ces films ce sont avant tout des espaces d’intimités et la routine d’une population, ce sont des métiers et des savoirs-faire, des discussions anecdotiques qui en disent beaucoup.

Ensuite, un projet tout récent lancé en Allemagne, puisque depuis le déclenchement de la guerre en 2011, environ 600.000 Syriens s’y sont réfugiés, a attiré mon attention. Certains artistes ont d’abord fait halte à Beyrouth, carrefour culturel tout proche de la Syrie. D’autres ont bénéficié de bourses de fondations allemandes. Selon Mario Münster, éditeur Berlinois et co-fondateur du magazine ROSEGARDEN, « la culture syrienne est désormais hors de Syrie: Berlin est l’une des villes où une grande partie de cette culture se trouve aujourd’hui ». Le projet dont je souhaite vous parler est mené par Mario Münster avec Ziad Adwan (réalisateur et metteur en scène) et Mohammad Abou Laban (poète et scénariste). En novembre 2016, ils ont lancé A Syrious Look, un magazine sur la culture en exil publié en anglais et qui s’adresse à la fois à ces artistes exilés et aux jeunes créatifs allemands curieux de les découvrir. Tous les profits seront reversés: 50% aux organisations qui soutiennent les activités culturelles en Syrie, 50% à la création d’un workshop et l’action pour les jeunes réfugiés syriens à Berlin.

Tammy Azzam, Untitled, Laundry series, 2011, mixed media on canvas, 100 x 210 cm

Tammam Azzam, Untitled, Laundry series, 2011, mixed media on canvas, 100 x 210 cm

Enfin, Tammam Azzam est sans doute l’artiste dont on parle le plus. Formé aux Beaux-arts de Damas, Azzam est d’abord spécialisé en peinture à l’huile. Le conflit et l’exil forcé le poussent rapidement à redéfinir son champ d’expérimentation artistique. Il devient un pionner de l’art numérique au Moyen-Orient, développant une œuvre empreinte de nostalgie dans laquelle se superposent chefs-d’œuvre de la peinture occidentale et photographies de bâtiments syriens en ruine. Le Tres de mayo, œuvre culte de Francisco de Goya, est sa première inspiration. Par le photomontage, les rues syriennes détruites par la guerre servent de toile de fond au massacre des combattants espagnols. Une manière saisissante de faire dialoguer plusieurs temporalité: l’Histoire avec l’actualité et l’art avec la réalité. Mais c’est avec sa réinterprétation du Baiser de Gustav Klimt, intitulée Freedom graffiti, qu’il atteint pour la première fois la notoriété, en février 2013. Sur cette photographie devenue rapidement virale, le monde entier découvre la façade ravagée d’un immeuble de Douma sur laquelle apparaissent en surimpression les deux silhouettes enlacées du célèbre tableau. L’artiste réunit dans un même geste eros et thanatos (la pulsion de vie et la pulsion de mort), faisant de son œuvre le symbole terrible de la renaissance sans cesse repoussée de la Syrie. Il est également connu pour avoir réalisé plusieurs autres photomontages dont celui représentant des décombres d’Alep transformés en statue de la liberté. L’image est devenue en quelques jours un symbole d’espoir. Relayée pour la première fois par Ian Bremmer sur Twitter en octobre 2016, l’œuvre de Tammam Azzam a depuis fait le tour du monde ce qui lui vaut d’être accusée par le camp Assad de faire l’apologie de la politique étrangère américaine. L’artiste, réfugié à Dubaï depuis 2011, est représenté par la galerie Ayyam qui l’a aidé à fuir la Syrie avec une vingtaine d’autres artistes. Elle lui consacre même une exposition dès décembre 2012.

Tammam Azzam with his work, Freedom Graffiti, at Ayyam Gallery in Dubai. Pawan Singh : The National

Tammam Azzam with his work, Freedom Graffiti, at Ayyam Gallery in Dubai. Pawan Singh / The National

En fin de compte, ce conflit confirme une nouvelle fois que l’art est une nécessité absolue. Il nous rappelle, plus que jamais, que l’amour et l’art existent aussi en temps de guerre et qu’ensemble ils permettent à des hommes et à des femmes de résister par d’autres moyens que celui des armes. Parler d’eux c’est leur rendre hommage. Parler d’eux c’est leur donner de la visibilité. Parler d’eux c’est garder espoir.

Un article par

Marc-Antoine Bartoli
Marc-Antoine Bartoli
Artiste plasticien et chercheur, amateur d’art, passionné de mode, mélomane, promeneur invétéré