Milan Kundera nous offrait sans détour avec « L’insoutenable légèreté de l’être » en 1982, un avant-goût d’une d’une de nos trames esthétiques continue : Le Kitsch ; qui « par essence, est la négation absolue de la merde; au sens littéral comme au sens figuré: le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l’essence humaine a d’essentiellement inacceptable ». Le Kitsch -donc- comme une utopie qui définirait l’envie d’un quotidien fabulé qui bercerait les rêves –frustrations ?– de tous. Aussi bien un échappatoire qu’une sécurité, le kitsch serait finalement une «assurance ». On rapproche souvent à l’origine du kitsch, le faste de la bourgeoisie, qui par la surabondance des objets, cherche à affirmer son statut social.

Le Kitsch serait un inventaire de ces éléments 100% acceptables, sur lesquels on peut espérer tous « s’entendre » à propos de leur valeur dans une société – une génération – donnée : Comme le répertoire des représentations et objets des années 2000; les gaufrettes, les pattes d’éléphants, les ras de coup en plastique ou encore les game-boy colors (tout de suite, ça vous évoque quelque chose, non ? ). Le kitsch tend donc à dénommer les éléments « cultes » d’un certain temps- une qualité de l’objet qui surpasserait son essence première et permettrait ainsi de l’inclure dans un temporalité. Autrement dit, nos objets finirions presque tous par êtres kitsch, autant que l’image ringarde (mais plutôt cool) du téléphone à clapet pourrait devenir celle de l’iPhone5 en 2030.

 

Crédit : Paris Hilton Naomi Campbell in Atelier Versace - Vogue Italia - March 1992 Chanel - picture by @avanope (ig) Sequins - no-source - via Tumblr

Crédit : Paris Hilton – Naomi Campbell in Atelier Versace – Vogue Italia – March 1992 Chanel – picture by @avanope (ig) Sequins – no-source – via Tumblr

Comme le soulignait Kundera, le kitsch se constitue d’une mosaïque d’images et de représentations survolants les références d’une société. Dans la société consommatrice, la traduction pratique du « kitsch » se porte sur la parure et l’objet : l’interêt de l’usage (l’ergonomie) comme il est notamment questionné avec le Bahaus, jusqu’à l’esthétisme et l’art – peinture, cinéma, mode. Le fétichisme de l’objet et la volonté de « solutions » ont inspiré une vague « d’accessoires » de maisons améliorant le quotidien des ménagères de l’époque et l’esthétisme de leurs intérieurs. A chaque époque, ceux-ci se mutent et « ringardisent » simultanément l’ancien.

La tendance du « mix&match » traduit d’ailleurs l’une des significations premières du kitsch, à savoir : « Kitschen » – « bâcler » : recréer du nouveau avec de l’ancien. Pour Abraham Moles c’est « une négation de l’authentique », et donc l’affirmation d’un unique ? La seconde-main est une des tendances dominantes (aussi bien dans le vêtement que le mobilier), il s’agit ainsi de mélanger l’élément ancien avec la modernité pour au final, en extraire sont caractère référentiel.

 

Crédit : FILS

Crédit : FILS

 

LE « CULTE »

Ainsi, par exemple, cette saison nous célébrons le kitsch quotidiennement avec le renouveau des éléments de style des années 90 à 2000 et le retour du vestiaire bariolé et contradictoire (synthétique, sequins, velours, lycra, denim…). L’essence « temporelle » de ces vêtements permet d’affirmer, pour celui qui le porte, un caractère autant « différentiel » que communautaire. Ainsi, en portant cette veste de sport aux couleurs désordonnées, on arbore le sentiment d’une époque, l’arrogance du moment. En adoptant cette référence, on se sent quelqu’un « d’un autre temps», – du moins – que le temps aurait forgé.

 

Crédit : Gucci - official backstage spring summer 17 Miu Miu details - ig @miumiu D&G details - ig @dolcegabbana

Crédit : Gucci – official backstage spring summer 17 Miu Miu details – ig @miumiu- D&G details – ig @dolcegabbana

En Italie, depuis plusieurs saisons, on se joue des codes de la société : Dolce &Gabbana en 2015 présentait un défilé entièrement inspiré de la « Femme », la « mère » (non sans critiques). On signait alors le renouveau des formes baroques, du maquillage forcé – l’intemporel rouge coordonné avec les boucles or aux oreilles et les chignons bouclettes. Un vestiaire qui dépoussiérait une féminité passée et en reprenait tous les « outils » de sa singularité. On a ainsi usé de kitsch : des accessoires pour en faire trop par exemple avec la coque d’Iphone ornée de gros bijoux. Chez Miu Miu le kitsch s’imprègne dans les imageries publicitaires : la palette de couleurs s’étend et s’assume dans le contradictoire, les postures sont parfois grotesques, comme les formes : on aime le gadget, on célèbre la parure.

 

LE RÊVE

Aussi, on ne peut nier le caractère « romantique » du kitsch : Kundera nous disait encore : « Au royaume du kitsch s’exerce la dictature du coeur ». Car comme le kitsch fait appel à des images ancrées dans nos mémoires, ils représente l’ensemble de ses références qui ont bercé les idées d’une génération. Naissent ainsi des figures populaires, des idéaux repensés au fil du temps et mis en scène. Comme par exemple dans le célèbre contes de Cendrillon avec la figure de la belle mère sadique et des demi-soeurs espiègles. On notera, non sans ironie, le défilé hiver 2016-2017 de chez Dolce& Gabbana qui s’inspirait des contes et légendes pour réinventer le vestiaire des « princesses » de notre temps…

 

 

Le défilé haute fourrure de Fendi à la fontaine de Trevi reprenait également cette thématique féérique. Le vestiaire se joue entre légèreté et longueur, l’imagerie s’emprunte aux contes et aux gravure des cultissimes Disney (La Belle au bois dormant, Cendrillon, la petite sirène,…).

 

 

On peut aussi relever « Le renouveau de Gucci » par Alessandro Michele qui reprend les codes de la société italienne et s’amuse à repenser avec modernité l’illusion d’une « féminité » ancienne : Les hommes se hissent sur des talons, les femmes sont parées de smoking colorés : mi geeks- mi mamie. Alessandro Michele friand du mariage des matières et des références s’amuse dans la ré-interprétation et se joue des figures et codes « populaires ». En 2015, c’était l’esthétique anglaise classique que celui-ci avait revue dans une vision moderne. Son souhait était de conjuguer ce vestiaire « rigide » avec l’impertinence moderne de la mode anglaise (colorée, déjantée, osée). Il déclara d’ailleurs : « J’adore l’esthétique anglaise ; d’une certaine façon, je la sens proche de la mienne, un splendide chaos, c’est un mélange puissant entre le passé et le présent ».

 

Crédit : Gucci - official backstage printemps été 2017 Vêtement - ig @vetement mis mis official backstage + IG @MiuMiu

Crédit : Gucci – official backstage printemps été 2017 Vêtement – ig @vetement – MIU MIU  official backstage + IG @MiuMiu

crédit : Gucci - official backstage printemps été 2017 Gucci Snake Christy Turlington at Christian Lacroix haute couture f/w 1991 backstage

crédit : Gucci – official backstage printemps été 2017 Gucci Snake – Christy Turlington at Christian Lacroix haute couture f/w 1991 backstage

L’IRONIE

En parallèle la tendance du vêtement « mamie » et l’univers Rococo reprend place sur le catwalk : on y aperçoit des robes tabliers, blouses liberty, robes-chasubles et cols Claudine. Le chemisier revient aussi, on l’aperçoit flottant ou bien cintré, il s’arme de détails (noeuds, fleurs, sequins, cols, épaisseurs…).
Chez Vetements et plus tard chez Balenciaga, on ré-interprêtre aussi le vestiaire classique en y ajoutant des protubérances dans l’idée de faire ressortir les grossièretés : le kitsch s’ose avec humour.

Le label Vetements aime d’ailleurs détourner le codes kitsch : pour son dernier défilé la maison avait hissé les talons sur des briquets aux motifs licornes et aux flammes pourpres. La griffe a, pendant plusieurs saisons, réutilisé des vêtements « symboles » de différentes marques ou encore des uniformes de notre époque (jusqu’au logo de l’entreprise de livraison DHL) en les sortant de leurs contextes, le but était de les présenter comme des éléments iconiques qui dépeignent notre société civile : De la rayure rouge des uniformes de sapeurs pompiers aux gants de vaisselle en caoutchouc… Symbolique mais surtout ironique, tout ceci dans l’idée de dresser l’inventaire d’une époque faites d’images et de logos.

Crédit : Balenciaga - Automne/hiver 16/17 - Gucci Croisière 2017

Crédit : Balenciaga – Automne/hiver 16/17 – Gucci Croisière 2017

 

LE DÉTOURNEMENT

En échos, nous pouvons souligner la « sapologie » : la SAPE (société des Ambiances et des Personnes Elégantes) d’origine Congolaise. Ce mouvement détourne les codes de la mode traditionnelle, il est pourtant enraciné dans une volonté manifeste de redonner au dandysme ses lettres de noblesses mais aussi d’être le symbole de l’insoumission. En effet, au 20èmes siècles, les autorités coloniales effectuaient des contrôles sur les tenues vestimentaires.

« Elle (la SAPE) est, d’après les Sapeurs, une esthétique corporelle, une autre manière de concevoir le monde – et, dans une certaine mesure, une revendication sociale d’une jeunesse en quête de repères. Le corps devient alors l’expression d’un art de vivre. » Alain Mabanckou

Dans le contexte post-colonial les « sapeurs » ne veulent plus se faire discrets mais affirmer leur style et identité. Entre exhibition et détournement, le faste se met en scène, il s’accorde au pluriel. On se sape en couleurs, en motifs, on se joue de l’imagerie du dandy. La SAPE harmonise le too much et le chic, mais toujours avec une élégance codifiée respectant la trilogie des couleurs et suivant les 10 commandements de la SAPE.

 

Crédit : Solange- « Losing You » LA SAPE AU PALAIS DE TOYKO 2015 © LOIC VENANCE / AFP

Crédit : Solange- « Losing You »- LA SAPE AU PALAIS DE TOYKO 2015 © LOIC VENANCE / AFP

Le caractère intemporel du kitsch s’apprécie aussi dans sa contradiction : il est un élément de l’instant comme une composante permanente et régulière de l’imagerie de notre société de consommation. On l’apprécie, on s’en détache mais en même temps ils nous qualifie : il habite nos aspirations, décrypte notre passée, dépeint les générations. Il peut être élégant comme faire sourire, souligne le faste et met en scène le vêtement comme la démarche.

Bref, Le kitsch, comme paramètre éternel de ce « splendide chaos». (cit Alessandro Michele)

Kira Victoria Arnal

Un article par

Kira Arnal
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