En 1928, Greta Garbo donne une de ses seules interviews à la presse. C’est du moins la plus longue et la plus sincère. Par la suite, elle ne parlera plus jamais à aucun journaliste, ou presque.

De tous les personnages historiques, parce que, oui, Garbo en est un, c’est elle qui me intéresse le plus. Une femme qui abandonne tout ce qu’elle a, au sommet de sa gloire – et quelle gloire ! – pour mener une vie simple et privée jusqu’à sa mort, sans se justifier, sans s’expliquer. Jamais. Au-delà de toute fascination sur la femme qu’elle était et qui ne restera qu’une image, c’est justement le mot « privée » qui m’intrigue : une vie privée, c’est quoi ? Privée de quoi, déjà ?

Je voudrais dire quelque chose en préambule de ce texte qui chemine et qui ne sait pas où il va : je n’aime pas toutes ces critiques sur la vie immatérielle que nous menons.
Non, internet n’est pas un substitut à la « vraie vie ».
Non, ce n’est pas une fuite, un retranchement, une cabane d’enfant pour rêver plus tranquillement.
Non, les liens noués par ce biais ne sont pas des ersatz de rapports humains.
Tout ça existe autant que la vie que nous menons, jour après jour.
Je pense que cette vie alternative nous sort d’un isolement monstrueux et d’une certaine torpeur. Après, un écran est un écran, l’ordinateur remplace la télévision et prend plus ou moins la même place dans nos appartements et dans nos têtes, c’est vrai… Mais on se rend compte progressivement et depuis peu, je pense, qu’il est possible de prendre le contrôle de nos vies, de ce qu’on en montre, qu’on peut en inventer une autre, nouvelle, faite d’un patchwork de vrai et de faux, de réel et d’irréel. C’est quelque chose d’éminemment flou, boueux et sans but, s’inventer une nouvelle manière de vivre. Et pourtant on le fait. Peut-être parce que la vie dite vraie n’est pas plus tangible et n’a pas de direction, finalement. Alors, pourquoi pas ?

Je pense que Garbo serait choquée de voir à quel point on s’expose, tous, qu’on le veuille ou non, depuis l’arrivée d’internet. Moi, je suis partagé : le fait de montrer ma vie quotidienne m’effraie, j’ai peur qu’elle m’attaque dans un coin sombre quand je m’y attendrai le moins, et la vie quotidienne des autres m’indiffère au plus haut point. Et pourtant j’y participe, chaque jour avec un plaisir plus grand encore et encore : je montre, je danse, et aussi je regarde, émerveillé, agacé, attristé, le spectacle du commerce gratuit que nous faisons de nous-même. Qu’est-ce qu’on y gagne à offrir nos vies aux yeux de tous, au final ? A quoi servent ces nouvelles des autres, ces selfies, ces polaroids de pensées, ces instantanés de sentiments, ces colères comme griffonnées ? Parfois, j’ai l’impression que toutes nos interactions sont faites comme des bouteilles à la mer : peu importe leur trivialité, on espère que quelqu’un nous verra et viendra interagir avec nous, comme pour nous sauver de nous-même. Il y a des fois où je voudrais dire : « Regardez-moi, j’existe ! », mais j’ai souvent peur qu’on me regarde vraiment.

Dans cette même interview, Greta Garbo dit :

« I like to be alone ; not always to be with some other person. There are so many things in your heart you can never tell to another person. They are you ! Your joys and your sorrows – and you can never, never tell them. It is not right that you should tell them. You cheapen yourself, the inside of yourself, when you tell them. » / « J’aime être seule ; pas toujours entourée de quelqu’un. Il y a tellement de choses dans nos cœurs qu’on ne peut pas dire à quelqu’un d’autre. C’est ce qui nous constitue, nos joies et nos chagrins ! Et on ne peut jamais, jamais les dire. Ce ne serait pas juste de les dire. On se brade, on brade l’intérieur de nous-même, quand on les dit. »

Et chaque fois que je poste quelque chose qui me dévoile un peu plus, je pense à cette phrase : « On se brade, on brade l’intérieur de nous-même, quand on les dit. » Et pourtant, même si je sais que je me brade, que je dévalue ce qui fait la valeur de mon existence, je le fais en toute connaissance de cause. Peut-être même avec un certain plaisir. En écrivant ces lignes, je le fais aussi.

Dans un monde peuplé de gens qui crient comme moi « Regardez-moi, j’existe ! », je me demande parfois si je ne devrais pas garder ces mots pour moi et les chérir comme s’ils étaient mes propres enfants. J’ai l’impression de m’abandonner quand je construis le récit de ma vie, ma vie privée, mais privée de quoi ? Ma vie devient privée, c’est parfois ce que je me dis, quand j’arrache un bout de ce qui me constitue et que je l’expose au plus regardant pour qu’il me dise « Oui, tu existes. » Là, il manque quelque chose à ma vie, j’ai l’impression, je me suis privé de quelque chose. C’est perdu pour toujours, ineffaçable, inoubliable, c’est quelque chose qui sera vu, vu, et revu. Pesé. Jugé.
Ce qui me sauve, et qui nous sauve tous, c’est la superposition de ces tranches de vie, les unes sur les autres, les unes autour des autres, à côté de celles des autres, comme une énorme coupe d’arbre dont les cercles seraient trop grands pour être comptés. Il n’y a que l’idée qu’on se fait de nous, de notre importance, qui donne de la valeur à nos vies. En soi, elles ne valent pas grand chose. Il faut se dire que ce qu’on dévoile a assez de valeur pour être gardé sous notre haute surveillance. Où est le mal ? On ne se supporte vraiment, je pense, que lorsqu’on se montre dans ce qu’on est de mieux avec, en arrière, l’idée de notre grande valeur ; une valeur juste par rapport à notre propre pesée, notre propre conscience, une valeur qu’on peut regarder droit dans les yeux, en passant devant un miroir. Pas par rapport aux valeurs des autres, peu importe le poids de leurs regards, la puissance de leurs jugements. Moi, je veux être le meilleur de moi-même et qu’on y croie, ou du moins qu’on fasse semblant. Où est le mal ?

Ce qui serait vraiment indécent, ce serait de s’exhiber tel qu’on est, en entier, sans fard et toute lumière dehors. Il y a dans l’idée de se dévoiler un arrière-plan de pudeur qu’il n’y a pas dans l’exhibition de ce que l’on est tout au fond.Voilà la nuance entre se dévoiler et s’exhiber, une nuance très fine qui tient dans la présence d’un voile. Ce voile, pour revenir à notre sujet, c’est internet, cette distance qui existe entre les êtres dans ce monde sans espace. Il faut à tout prix garder cette distance : montrer, oui, mais de loin. Et c’est ça qui est difficile, il faut se surveiller, soupeser ce qu’on dit et ce qu’on montre. Pas parce que c’est particulièrement intéressant, loin de là!, mais parce que je reste persuadé, comme Garbo, qu’on se brade quand on montre qui on est vraiment. Il y a en nous des choses qui ne devraient jamais être dites, que nous devrions tous chérir dans un entre-soi bienveillant. Ce n’est pas une question de déni ou de secret, mais plutôt d’un espace de pensée et de vie intérieure, de vie privée comme une terre sacrée. Cet espace indicible ne doit pas être montré, sous peine de finir par vivre en dehors de son corps, d’être expulsé de sa propre vie. L’intangibilité d’internet joue le rôle d’une voilette sur un chapeau : elle dévoile avec pudeur quelque chose qu’on voudrait cacher, pourtant.

Un article par

Maxime Pierluisi
Maxime Pierluisi
Glandeur à temps partiel, génie à plein temps. Aime passionnément David Bowie, Marcel Proust et les avocats.