Enfin. Huit ans après leur dernière grosse tournée, les Cure reprennent la route de mai à décembre 2016, de l’Amérique du Nord jusqu’en Europe, en passant par l’Australie. Et moi, après cinq ans de fangirling désespéré, je vais enfin pouvoir les voir.
Il faut savoir que The Cure ne fait jamais les choses à moitié côté concert. C’est beau, c’est long et on en a pour son argent. Avec plus d’une trentaine de chansons par show, le groupe est connu pour ses sets bien fournis, qui ont déjà atteint la barre des quatre heures – plus traditionnellement, ça tape dans les trois heures.

The Twilight Sad assure la première partie du show. Nul doute que ce petit groupe, encore jeune puisque fondé en 2003, saura gagner en visibilité grâce à cette tournée en compagnie des Cure, tout comme les fans et habitués de la bande à Robert sauront trouver leur compte dans ces mélodies noires et carilloneuses qui se fondent plutôt bien dans l’univers curiste. On pensera également à Joy Division, dont on perçoit des réminiscences tant dans les sonorités du groupe que dans le jeu de scène convulsif et saccadé de son chanteur James Graham. Et puis, on s’identifie un peu à ces jeunes gens qui sont partis en fangirling total lorsque Robert Smith les a un beau jour contacté pour les complimenter sur leur musique  : ils sont tout aussi «  starstruck  » que nous.
Cette mise en bouche jette cependant une première inquiétude quant au son d’un point de vue plus technique. Depuis les premières rangées de la fosse, ça bouillonne, c’est assez brouillon, les guitares, et plus particulièrement le clavier, sont légèrement en retrait face à une batterie très tonitruante, tandis que les paroles sont, par moments, carrément inintelligibles. Le problème tient cependant en partie de l’organisation scénique pour The Twilight Sad  : le batteur Mark Devine, est installé à l’avant de la scène, tout près du guitariste, alors que Jason Cooper, son homologue curiste, a déjà sa place réservée sur une petite estrade plus près du fond de la scène, derrière le micro de Robert Smith.

Lorsqu’enfin les premières notes de la bande d’ouverture,   Tape, se font entendre, Cooper est d’ailleurs le premier à prendre place. Merde, le premier Cure que j’ai vu en vrai est le seul à légèrement m’indifférer, si bien que ma réaction se résume à «  Oh, y’a Jason.  Il est où est Robert  ?»

Alors que, quand Robert Smith vient enfin se placer à trois mètres devant moi, ma mâchoire se décroche, les larmes montent et certaines arrivent à couler. Je repense à mon voisin de droite qui disait, pendant l’entracte, que c’était le seul être humain pour lequel il voulait bien «  faire sa pétasse  .  » Comme il a raison.


Le boss est vite rejoint par Simon Gallup, son infatigable bassiste et second pillier du groupe, et Reeves Gabrels, ancien guitariste de David Bowie venu s’ajouter au groupe en 2012. Roger O’Donnell est déjà en train de secouer ses cheveux devant son clavier.

Smith prend sa guitare, la triture un peu, regarde les gradins à sa droite d’un air absent, et ça commence.

«  I really don’t know what I’m doing here, I really think I should have gone to bed tonight.  »

Le premier morceau, Open, doit faire un peu peur aux habitués des singles pop de The Cure  : c’est un petit bout d’horreur claustrophobe (et agoraphobe) qui évoque l’asphyxie d’une soirée un peu trop arrosée.

Le deuxième morceau, le sauvagement romantique All I Want, offre une sorte de transition entre cette facette torturée du groupe et des titres plus pops  : Push, In Between Days, Primary. Les enchaînements se montreront assez cohérents dans l’ensemble. Pour le coup, les critiques concernant la lente et difficile construction de l’ambiance des longues setlists de The Cure ne se sont à mon sens pas vérifiées, d’autant que les jeux de lumière et projections sur l’écran en triptyque derrière le groupe viennent efficacement contribuer à l’immersion. On est un cran au-dessus des shows de ces dernières années.

Ça commence à pousser dans la fosse sur… Push – vous êtes drôles, les gens. Ma première réaction  de snob à tendances asssociales : «  bordel, je veux bien que ça bouge en fosse, mais là, on vit dans un monde de blaireaux, je déteste l’humanité  ». Puis au bout de quelques secondes, je me calme et je me dis que finalement, c’est sympa quand on s’y fait, même si c’est assez galère pour suivre ce qui se passe sur scène parfois. Et après tout, je suis là pour ça.

Le son est logiquement meilleur que pour la première partie, mais le problème évoqué persistera à divers degrés dans la soirée, si bien que je ne reconnais certains morceaux qu’après les premières paroles à cause du rendu brouillon des guitares. Aucune catastrophe, ceci dit.

Techniquement, la voix est claire et passe plutôt bien. Côté performance, elle n’aura pas ce côté pâteux que je reprochais à pas mal des derniers lives en date, même si on entend bien que Smith contourne certaines difficultés de temps à autres, et porte la main à sa gorge après une séquence plus compliquée sur un ou deux morceaux, dont High. C’est lui qui va monopoliser mon attention, je dois l’avouer. Chez les curistes, Smith à la réputation de compter parmi les musiciens les plus intéressants intellectuellement, ce qui se ressent tant dans ses mots que dans sa façon d’être, son regard. Un aspect peut-être méconnu de celui qui est, peut-être pour beaucoup dans le grand public, un simple garçon de poster aux cheveux hirsutes et lèvres pulpeuses, avec son maquillage à la con.

En revanche, malgré son petit côté glam, il ne faut pas s’attendre à un gros showman à la Dave Gahan. Son jeu de scène se limite à quelques mimes qui accompagnent les paroles, avec des expressions rigolotes qui laissent apparaître sa langue, comme toujours. Il bouge, mais dans un périmètre que l’on pourrait qualifier de restreint, pas plus loin que le coin réservé aux pintes de bière de secours, ou aux guitares de rechange près de Reeves Gabrels.

Reeves me fait parfois un peu crisper avec son jeu «  noisy  », mais s’est mieux fondu dans l’univers Cure que je ne l’aurais cru malgré ses dérapages occasionnels. Il reste dans ses quartiers, lui aussi. On ne peut en dire autant de Simon Gallup, qui s’approprie toute la scène et ne peut se contenter du pan qui lui est assigné entre Smith et O’Donnell. Il ne cesse d’aller et venir, se rapproche de Reeves ou de Robert pour entamer un duo, plie les genoux en gratouillant sa basse, monte sur les projecteurs à l’avant de la scène et surplombe la fosse qu’il sonde de son regard de gentil voyou, revient taquiner O’Donnell à qui il arrache un ou deux éclats de rire – c’est que le claviériste a parfois l’air de s’embêter dans son coin et, bien qu’essentiel, il n’est pas toujours flatté par le rendu sonore.
Même si je dois avouer que, côté artistique pur, les morceaux pops de ce concert ne m’ont pas laissé un souvenir impérissable, ils ont pour moi été l’occasion de regarder les membres du groupe avec tendresse et d’apprécier l’ambiance de l’avant de la fosse. Je me réveille avec la belle Pictures of You et ses guitares chatoyantes, l’amusante High me prend dans un nouvel élan de tendresse.

J’ai un faux espoir au moment où Robert Smith annonce «  a song we don’t play much.  » Je m’attends à une putain de rareté. Peeeeuuuuh, il nous sort Before Three, tirée de leur album éponyme sorti en 2004 sous la houlette de Ross Robinson – peut-être le pire de leur carrière. C’est pas grandiose mais le rendu live passe, ça fait le job. Puis je les aime tellement qu’ils pourraient tout aussi bien jouer Petit Papa Noël ou Vive le Vent.

Un des moments forts du show arrive avec l’enchaînement Just Like Heaven – Trust – From the Edge of the Deep Green Sea – The Hungry Ghost – One Hundred Years – End. On commence gentiment avec de l’amooouuur pour s’aventurer en territoire plus sombre. Un enchaînement plutôt intéressant  : d’abord de l’amour candide sur Just Like Heaven, enfantin, puis on s’engage dans les inévitables points douloureux d’une relation jusqu’à arriver au point de fuite de The Edge, on finit par se questionner sur le matérialisme de l’existence, et puis rien ne va plus avec One Hundred Years et End, de la pure angst existentielle. Ceux qui sont venus avec les singles en tête s’en sont visiblement équarquillés les yeux. Il y a rarement un entre-deux quand il s’agit de l’image que le grand public a de The Cure  : on les prend soit pour un groupe de gros gothos dégueulasses, soit pour une machine à tubes guimauves.

Un sans faute malgré un The Edge plus laborieux. Mention spéciale aux projections dystopiques en noir et blanc sur One Hundred Years.


Après une courte pause, le premier rappel sera du même acabit que cette fin de set principal. Un morceau que j’attendais particulièrement arrive enfin  : It Can Never Be The Same, dont on dit qu’elle aurait été écrite pour la maman de Robert Smith récemment décédée. Théorie difficile à vérifier, surtout quand on pense au mutisme du groupe en ce qui concerne leurs histoires personnelles, voire leur mutisme tout court, en ce moment. Les thèmes de cette chanson sont ultra communs pour du The Cure dark, la perte, le souvenir, l’avenir. Et pourtant, il se dégage une énergie particulière de ce morceau jamais sorti en version studio, plus même que sur des chansons classiques de leur répertoire sur un ton similaire. Aussi parce qu’elle cristallise toutes les questions sur l’avenir incertain du groupe qui n’aurait plus de label et ne voudrait pas sortir les derniers morceaux enregistrés.
Suivent Burn, Play for Today, A Forest. Parfait. C’est trop d4rk olol j’aime. J’attendais beaucoup Play For Today, dont je n’aime pas trop la version studio à cause du chant, mais qui rend à merveille en live. C’est, en plus, un vrai rituel pour les curistes qui s’en donnent toujours à cœur joie à coups de «  OoooooohOOOOoooohOOOOOh  ». J’ai pu réaliser mon fantasme de jouer le blaireau dans la fosse à ce moment-là  : vous voyez, ça a fini par venir  !

Sans compter Burn, écrite pour la bande originale du film The Crow en 1993, et qui a attendu vingt ans avant d’être enfin jouée en live. On ne boude pas son plaisir sur ce morceau sombre et énergique qui a trouvé ses heures de gloire pendant cette tournée.
En revanche, je ne pourrais pas dire la même chose de la seconde moitié du deuxième rappel, puis du troisième. On a droit à Lullaby et Fascination Street, deux morceaux clés de l’album Disintegration. Rien à redire, jusqu’ici. Sur Never Enough et Wrong Number, si, par contre, c’est long, chiant, bof. Bien joué, comme quasiment tout le show malgré ces défauts de son, mais le truc en lui-même, surtout Wrong Number, c’est un peu de la soupe. Au moins, on a échappé à des morceaux comme alt.end.

Nouvelle dose de pop pour le dernier rappel  : The Lovecats, Hot Hot Hot, Friday I’m in Love, Boys Don’t Cry, Close to Me, Why Can’t I Be You? Allez, je ne l’ouvrirai pas trop. Je crois que, comme nous, le groupe a besoin de finir ses concerts sur une note plus joyeuse. Les fans ont préféré la setlist du concert de Lyon, qui a fait la part belle aux albums Disintegration et Seventeen Seconds.

Il faut dire qu’il est difficile de mesurer un Why Can’t I Be You à un Faith d’un point de vue artistique, mais avouez, on s’est presque tous retrouvés à bouger sur Boys Don’t Cry et à accompagner les «  dutututudadaaaah  » de Why Can’t I Be You comme ces sales ignorants qu’on regardait d’un mauvais œil parce qu’ils ne connaissent que les gros singles. Mais quand c’est The Cure, on est tous égaux.

Mais tout de même, si vous connaissez mal le groupe, je ne peux que vous inviter à accorder un peu d’attention aux albums Disintegration, Wish, Faith, ou même Seventeen Seconds et Bloodflowers. Ou Pornography, pour les plus courageux (c’est dark, très dark). Vous pourriez être surpris  !

Et, enfin, après un tour de scène pour saluer la foule, que certains de mes congénères curistes ont pris pour une ronde d’adieu, Robert Smith, est pour moi redevenu une voix désincarnée.

On m’a dit qu’il avait en vérité lancé un «  See you again  ». Je n’ai RIEN entendu.

J’espère que c’est vrai. Robert Smith est connu pour raconter des cracks. Il a tellement de fois annoncé la mort de The Cure pour finalement revenir, même après un «  Thank you. And I’ll never see you again  » qu’il serait bien capable de faire l’inverse, cette fois.
Paloma Solsbury

Un article par

La Maison Sage
La Maison Sage
Un lieu de vie, de fête, de rencontre, de partage, situé en plein centre de Paris à deux pas de la place de la République. Appelez le « bar de nuit », « club alternatif » ou autres, nous l’appelons « maison de vie nocturne ». Un lieu pensé comme un temple de l’entertainment